HERVÉ BOURHIS Uchronie fantasque réécrivant les débuts épiques de l’informatique, Le Labo nous renvoie aux calendes geek en postulant que tout l’environnement technologique qui nous entoure serait né en Charente, dans les années 1970, entre fromage de chèvre et fumette. Un récit totalement inventé, quoique… Le scénariste revient sur la résistible ascension et plantade de la franchouille tech.

Propos recueillis par Nicolas Trespallé

Pourquoi être passé par la fiction pour raconter les débuts de l’informatique ?
J’avais fait #Cyberbook pour La Revue dessinée à partir d’une rubrique qui racontait l’histoire de l’informatique et des jeux vidéo, mais c’était sorti un peu dans l’anonymat. C’est justement en bossant sur ce livre que j’ai eu l’idée de faire Le Labo. J’ai été marqué par l’épisode du Xerox Park, cette boîte de photocopieuses qui avait créé un pool de recherche et développement donnant carte blanche à des ingénieurs pour inventer l’ordinateur du futur. Ce qu’ils ont fait. Ils ont créé le Park, un ordinateur, avec une souris, un réseau, une interface… Sauf que Xerox, ignorant le potentiel, n’en a rien fait, et Steve Jobs, qui a vu ça, a fait le Macintosh après. C’est un épisode assez génial de foirade, d’un gros investissement qui n’aboutit à rien ! L’autre point qui m’a inspiré, c’était le réseau français Cyclades de Louis Pouzin, qui a posé les bases du réseau Internet que l’on connaît, un projet que l’État, à la suite du rapport d’Alain Minc, a abandonné pour faire le choix du Minitel. Toute l’équipe d’ingénieurs de Pouzin est partie ensuite aux États-Unis ! J’ai mélangé ces deux événements et mis ça dans un contexte français. Je trouvais ça plus marrant de faire une uchronie de manière à m’inspirer librement de la réalité.

C’est une période bien documentée ?
Louis Pouzin a écrit ses mémoires et il y a plein d’articles, de photos, autour du Park. Je ne rentre pas dans les détails, ce n’est pas un livre technique. Je me suis fait aider par un copain chercheur en intelligence artificielle, mais on n’a pas résolu le problème de savoir à partir de quel modèle a été conçu le premier ordinateur ressemblant à un ordinateur. C’était la question de la poule et de l’oeuf ! Le PC que l’on connaît est né sans doute de plusieurs machines. C’était une époque de bidouille, avec tous ces récits de gens bricolant dans leur garage au début de la Silicon Valley, sauf que l’on a transposé tout cela en Charente !

Pourquoi avoir situé justement l’action là-bas, et dans ce petit village de Beyariac ?
Il n’existe pas, le nom s’inspire de la Bay Area où se trouve la Silicon Valley ! Cela aurait pu être partout, mais il ne fallait pas que ce soit un endroit associé à la technologie, comme Paris ou Toulouse. Il y a aussi une raison pratique. Le dessinateur Lucas Varela est argentin et ne connaît pas bien la France, mais a vécu quatre ans à Angoulême ; c’était plus simple pour lui, il visualisait bien la région. Lucas a presque l’impression d’avoir fait une histoire de science-fiction ! Pour lui, les années 1970, c’est la dictature, nous c’est Giscard, l’apéro… Sa banlieue pavillonnaire, sa manière de faire les poubelles était plutôt américaine. Pour les voitures, c’était plus simple, en Argentine, ils avaient des Renault 12 !

Vous êtes aussi dessinateur, ne souhaitiez-vous pas réaliser l’album en tant qu’auteur complet ?
C’est une histoire franco-française et j’avais peur de retomber dans des automatismes, dans la blague franchouillarde. Je ne voulais pas d’un livre comme Le Teckel. Le style de Lucas est plus international, son trait élégant. Il a apporté ce truc à la Wes Anderson, le bandeau dans les cheveux, le design… Il aurait pu refuser. Quand je lui ai fait lire, il n’avait pas tout compris, je lui ai trouvé de la doc sur la société française de l’époque, je lui ai fait regarder Un éléphant, ça trompe énormément et l’émission de Nicolas et Bruno Message à caractère informatique, une grosse référence…

Le personnage principal n’est pas hippie, mais un fils de patron iconoclaste qui entrevoit les possibilités et les dangers de ses inventions, il a un côté loser magnifique…
Il est paumé, il ne sait pas où se placer vis-à-vis de son père. Il ne maîtrise rien, ses visions lui sont imposées par ce qu’il ingère. Il navigue à vue et se lance dans le jogging, c’est son refuge, Je ne voulais pas parler seulement de l’informatique moderne mais de l’entreprise d’aujourd’hui et de l’apparition du bien-être, du yoga, des crèches, toute cette vogue du développement personnel…

Cela renvoie aussi au côté gourou associé à ces entrepreneurs comme Steve Jobs qu’on aperçoit dans l’album…
Steve Jobs est un personnage assez antipathique. Au départ, il est fan de Dylan, c’est un hippie parti dans un ashram, mais, d’entrée, il a l’idée de faire du pognon par le marketing. Ce sont ces décideurs qui passent pour des génies, mais dans leur vie, ils interdisent l’ordi et les smartphones à leurs enfants car ils en connaissent le danger…

Êtes-vous sur les réseaux ?
Juste sur Instagram pour faire ma pub ! J’ai un vieux passif avec Internet. Mon premier job était webdesigner. J’ai connu les premières start-up, la première effervescence du Net en 1997, c’était vraiment cool à l’époque. Il fallait tout inventer, je faisais des trucs assez laids, mais on s’en fichait, il n’y avait pas d’école ! Je me rappelle aussi avoir envoyé un e-mail à Trondheim, tout le monde répondait ! Je me souviens précisément du jour où Google est arrivé. Dans ma boîte, on utilisait d’autres moteurs de recherche quand un collègue informaticien nous en a parlé. Le logo était tout moche. On a vite abandonné les autres moteurs, c’était le meilleur. C’était parti.

Le Labo,
Hervé Bourhis & Lucas Varela,

Dargaud