MAISON DE LA MONTAGNE – Accueilli en résidence au Bel Ordinaire en 2021, pour un premier
temps de recherche, Lucas Laperrière est de retour à Pau pour son second printemps. Dans l’espace d’exposition qui porte « un projet global et transversal autour de la montagne » depuis plus de vingt ans, l’artiste déploie des œuvres – images et sculptures – dont la matière première est issue de longues marches dans la vallée d’Ossau. 

Propos recueillis par Séréna Evely

Lucas Laperrière Pic du midi d’Ossau depuis l’Ayous,oxydes de fer sur tissu, 2021

Votre travail artistique est profondément lié à la marche et à la notion d’arpentage. Les deux sont-ils pour autant indissociables ? 

La marche me permet de rentrer en contact avec les lieux ; c’est souvent la manière dont j’appréhende les paysages. Ensuite, en effet, je travaille à partir d’images prises lors de ces arpentages : la récolte d’images en numérique ou en argentique (qui consiste à accumuler une matière, dans la découverte ou dans la redécouverte de lieux et de territoires) et le travail de tirage (argentique, cyanotype, numérique) ou de sculpture, qui représente le volet plus « plasticien », sont liés. Mais cela dépend de l’endroit où je suis, des conditions météorologiques… Je nourris par exemple une grande fascination pour les paysages perdus dans le brouillard, qui me poussent à aller beaucoup plus rapidement et souvent prendre des photos. En ce moment, j’ai une collecte d’images assez restreinte, notamment car j’habite à Paris et que les paysages urbains ne m’intéressent pas pour la création d’images. Je vais donc à l’atelier, je compose, je fais des tirages.

Comment le lien s’est-il tissé entre le temps de recherche au Bel Ordinaire, en 2021, et l’exposition présentée à la Maison de la Montagne ?

En venant en résidence au Bel Ordinaire, l’année dernière, l’idée était de découvrir le territoire – je suis originaire du Haut-Jura et n’étais jamais venu dans les Pyrénées – et de discuter avec des gens que je pourrais croiser ; mais un confinement étant à l’œuvre à ce moment-là, j’avais simplement suivi une carte de la vallée d’Ossau (la plus proche et facile d’accès). J’avais alors fait une semaine de randonnée et de prise de vue en trois étapes, de plus en plus loin. J’étais ensuite rentré dans mon atelier, au Bel Ordinaire, pour entamer la partie plastique de mon travail avec la volonté d’approfondir de nouvelles techniques d’impression, de fabrication d’image ; un volet plus expérimental. Le lien avec la Maison de la Montagne avait commencé à se faire au moment de ma candidature pour la résidence : Florence De Mecquenem, la directrice du Bel Ordinaire, avait transmis mon portfolio à Damien Maurice, directeur de la Maison de la Montagne. Nous nous étions ensuite rapidement rencontrés, nous avions échangé : la décision de faire une exposition était prise.

Comment « Érosions » est-elle pensée ?

Trois pièces composent l’exposition. Une image panoramique imprimée sur une toile à beurre [toile de coton très fine, NDLR] et tirée à la rouille permet, grâce à l’entrée de la lumière naturelle dans l’espace d’exposition, un jeu de recto-verso. Posée comme une « peau » sur des baguettes de hauteurs différentes fixées au sol, une sculpture en tissu formée à l’amidon figure ensuite une cartographie en relief, un volume inspiré de la vallée d’Ossau. Enfin, l’exposition présente une série de cyanotypes [tirages obtenus à partir d’une technique ancienne basée sur la sensibilité et la réaction des sels de fer à la lumière, NDLR] réalisée l’année dernière lors de ma résidence, qui sont des compositions parcellaires jouant sur les « trous » dans l’image, les disparitions et les apparitions, le blanc étant celui du papier. Ces tirages sont augmentés d’images réalisées à Gourette en mars 2022 avec la même technique et présentant les mêmes caractéristiques, l’idée étant de décaler la dimension naturaliste et contemplative vers quelque chose de plus critique : on y voit des langues de neige en cours de disparition, avec des effets de l’activité humaine assez marqués.

«Je nourris une grande fascination pour les paysages perdus dans le brouillard. »

Cette dimension critique est-elle nouvelle dans votre travail ?

Je me pose de nombreuses questions, notamment sur les installations touristiques évoquées plus tôt mais je pense qu’elles ne transparaissent par forcément dans les formes et les images que je crée ; je ne suis pas familier avec cette dimension, me considérant davantage comme un fabricant d’images. Je suis également conscient qu’en les accompagnant, mes images peuvent endosser une dimension critique et que je peux réussir à parler de ce qu’il se passe en montagne tout en gardant un travail de l’image. Je me souviens d’une visio qui avait réuni le Bel Ordinaire et la Maison de la Montagne au début de la co-production : j’avais envoyé des images permettant d’illustrer l’avancée du projet et Glen Buron, géographe et enseignant à Pau qui a un regard éclairé sur le haut de la vallée d’Ossau et avec qui je m’entretiens régulièrement, avait eu une analyse inattendue, une lecture très intéressante de la photo d’un rocher au milieu d’un lac dont la glace commençait à fondre (Bathyscaphe, 2021). Je m’étais dit : « Il met des mots sur des idées que je porte »… Et j’ai réalisé que ces idées étaient perceptibles dans l’image.

« Érosions »Lucas Laperrière
Jusqu’au vendredi 1er juillet, Cité des Pyrénées, Pau (64)

Rencontre avec Lucas Laperrière à l’ESAD Pyrénées, lundi 2 mai, à 18h
Vernissage mardi 3 mai, à 19h
lamaisondelamontagne.org belordinaire.agglo-pau.fr