Corps exposés, parole à nue, vie performée. Cécile, Portrait de Frédéric Tavernini, Chronic(s)2 ou Gros s’appuient sur les récits de vie de leurs interprètes. Des personnes faites spectacles. Les codes du théâtre s’en trouvent tourneboulés.

©Marc-Domage 2

Adieu personnages, narration fictive, histoires inventées. Voici des pièces qui laissent éclater la vie pour de vrai, des êtres solitaires qui se livrent au jeu de l’autobiographie, avec pudeur ou générosité, en silence ou en roue libre. Les parcours s’y dévoilent, anecdotiques et universels. L’adresse au public est souvent directe. Et le corps se fait miroir d’expériences esthétiques autant que personnelles.
Au commencement de ces projets pas comme les autres, il y a souvent le désir d’une rencontre. Quand la route de Michel Schweizer, organisateur de communautés éphémères qui aime puiser dans les biographies et expériences de ses interprètes, croise celle d’Hamid Ben Mahi, au commencement des années 2000, le hip-hop a commencé à quitter la rue pour occuper les scènes. « Michel trouvait que cette culture, présente partout, était récupérée, utilisée, se souvient le danseur. Il me disait : “Tu te retrouves à être un produit.” Il m’a alors proposé de le dire, le nommer, le critiquer et en rigoler. C’est ce qu’on a fait dans Chronic(s). » Un solo confession où le chorégraphe de la compagnie Hors Série contait son parcours de danseur des rues, qui avait dû faire sa place dans les écoles de danse classique puis sur les scènes.
À l’époque, qu’un danseur prenne la parole n’était pas si fréquent. 20 ans plus tard, ça l’est beaucoup plus. Cela n’empêche pas les deux d’avoir envie d’écrire le deuxième chapitre de Chronic(s). Le danseur en devenir a laissé la place à un « vieux » de 45 ans, qui se retrouve dans la peau de celui qui transmet, et doit déployer des stratégies pour « durer » jusqu’à la retraite. Il a aussi digéré la méthode Schweizer. « On utilise des choses qui m’appartiennent, des anecdotes, on les évalue ensemble. Je ne me sens pas du tout utilisé, précise le chorégraphe. Sur scène, j’ai une maîtrise, c’est moi qui projette l’image, le son, tout ce qui est déclenché au plateau. Je ne suis pas un personnage. »

©-Alexandre-Guirkinger-scaled

FAIRE DON D’UNE VIE
Car dans tous ces spectacles autobiographiques, peut se poser la question de l’instrumentalisation. Celui qui fait don de son histoire personnelle ne risque-t-il pas d’être instrumentalisé par la mécanique spectaculaire ? La Cécile de Marion Duval et Luca Depietri y résiste de toutes ses forces – et elle en a ! – en jouant les incontrôlables lors d’un solo explosif à la durée marathon ; plus ou moins trois heures et demie. Jamais le spectateur ne voit deux soirs la même chose. « Il y a des éclats, des rencontres frictionnelles, parfois elle nous fait des coups, mais c’est le jeu ! On est assez preneurs », s’amuse Marion Duval.
« Il y a un rapport à l’obéissance là-dedans, une résistance, et une façon de déplacer la machine spectaculaire », précise Luca Depietri. Sa liberté folle – qui n’échappe pas au spectateur – devient évidemment figure de séduction. Au fait, qui est Cécile ? Une incroyable créature des temps modernes, zadiste, porno-activiste, clown humanitaire… Partout où elle passe elle vit à 100 à l’heure. Généreuse, borderline. Sur les planches aussi, cela déborde. Pas étonnant que Marion Duval ait eu envie d’en faire spectacle. « La première intuition était de voir Cécile sur scène, et que le public, entité anonyme, puisse l’aimer comme toi tu l’aimes, commente Luca Depietri. On fait don de Cécile et de sa biographie, d’un regard aussi. On fait don de ce qu’il y a de plus précieux dans une personne, c’est-à-dire à la fois la dimension de sa banalité, mais aussi sa dimension poétique et politique. Tout ce qu’il y a d’incommunicable. »

Portrait FT Light © Alexandre Guirkinger

LE CORPS COMME MÉMOIRE
Loin de cette façon débordante d’exposer sa vie, Frédéric Tavernini avance sobre et détaché dans le portrait chorégraphique que lui consacre le chorégraphe trentenaire Noé Soulier. Danseur « mature » comme il se désigne, passé par les Ballets Béjart, l’Opéra de Lyon ou la scène indépendante québécoise (Gravel ou Lecavalier), c’est lui qui a désiré la rencontre et le projet.
Engagé en 2017 par le DANCE ON ensemble, qui réunit des danseurs de plus de 40 ans, il doit réaliser un court solo de 10 minutes qui interroge « ce qui reste de mémoire dans un corps après 25 années de danse ». C’est Noé Soulier qui s’y colle. Mais le projet déborde. Les huit tatouages visibles sur le haut du corps du danseur font dériver la pièce d’un exercice d’archéologie corporelle à un récit plus personnel où apparaissent la figure de sa fille et de son ex-compagne.
Dans ce solo, Tavernini reste cependant muet. Seule la voix de Noé Soulier, installé derrière le piano, résonne. « Cela me détache de la charge émotionnelle de cette histoire. Je trouve intéressant de me voir raconté au travers de la parole de Noé qui donne à ce récit un ton assez dérisoire, sarcastique, détaché. Me raconter moi-même m’aurait paru artificiel, prétentieux. »
À lui le corps, la précision d’un déroulé de bras, les mémoires enfouies des gestes acquis chez tant de chorégraphes. À Noé Soulier la narration. Sait-il que chez Michel Schweizer, qui vient de l’inviter sur sa prochaine création, Bôpeupl, il devra sûrement prendre la parole, cette fois-ci ?

PAS UNE THÉRAPIE
Sylvain Levey, lui, parle en son nom. Cet auteur dramaturge, qui écrit plutôt pour le jeune public, joue sa propre vie dans Gros, récit autobiographique qui interroge son rapport à la nourriture et au corps, et plonge dans les souvenirs de son enfance. Mais comme Frédéric Tavernini, c’est lui qui est allé chercher Matthieu Roy, de la compagnie Veilleur, pour le mettre en scène.
Il maîtrise le texte, le propos, mais s’en remet au savoir-faire du metteur en scène pour le faire entendre au public et imaginer l’écrin scénographique. « Il a confiance dans ce que je propose. Ce qui est agréable, c’est qu’il fait la part des choses entre le texte qu’il a écrit et mes indications. Ce texte, c’est un vrai cadeau de la vie », commente Matthieu Roy. Installé dans une cuisine, l’auteur partage avec le public, son parcours de transclasse, ses encombrements corporels, son amour du théâtre. Mais attention, précise Matthieu Roy « il ne s’agit surtout pas d’une thérapie » !
Car si tous ces projets disent bien des vies particulières, il n’y est jamais question de voyeurisme. Chacun de ces soli véhicule un universel partageable, une poétique à fleur de peau et une expérience esthétique qui persiste, bien au-delà d’eux-mêmes.

Stéphanie Pichon

Cécile,
Marion Duval et Luca Depietri,

du jeudi 5 au vendredi 6 novembre, 20h, TAP, Poitiers (86).
www.tap-poitiers.com

Portrait de Frédéric Tavernini, chorégraphie de Noé Soulier,
samedi 14 novembre, 20h30,
Domaine de Malagar, Saint-Maixant (33).
www.lamanufacture-cdcn.org

Chronic(s) 2, Cie Hors Série – Hamid Ben Mahi & Michel Schweizer,
du jeudi 12 au samedi 14 novembre, 19h30,
La Manufacture CDCN, Bordeaux (33).
www.lamanufacture-cdcn.org

Chronic(s) 1 et 2, Cie Hors Série – Hamid Ben Mahi & Michel Schweizer,
mardi 2 février 2021, 20h30,
Théâtre d’Angoulême, Angoulême (16)
www.theatre-angouleme.org

Gros, Sylvain Levey et Matthieu Roy,
du mardi 17 au vendredi 27 novembre, 14h et 20h, sauf le 21/11, 19h, le 25/11, 20h, et le 27/11, 10h et 20h, relâche les 22 et 23/11, TnBA, Bordeaux (33).
www.globtheatre.net

lundi 30 novembre, 19h30, scène nationale d’Aubusson, Aubusson (23).
mardi 1er décembre, 19h30,
salle des fêtes, Auzances (23).
www.snaubusson.com

du mercredi 5 au jeudi 6 mai 2021, 20h, Avant-Scène, Cognac (16).
www.avantscene.com