CHLOÉ MOGLIA

La circassienne a lâché depuis longtemps son trapèze pour inventer des structures poétiques auxquelles se suspendre. Devant un tableau noir et sur une longue branche blanche, L’Oiseau-lignes compose une partition pour corps, dessins et musique.

Suspendue, Chloé Moglia l’a toujours été. D’abord gymnaste, elle monte plus tard sur un trapèze, et se forme au CNAC, acrobate explorant cette barre mobile et vertigineuse. Puis, sont venus les arts martiaux. Elle n’a alors plus parlé de cirque ou d’acrobaties, mais bien de suspension, cet art de jongler entre l’air et l’agrès, entre la matière et le vide. D’abord avec Mélissa Von Vépy avec qui elle monte au début des années 2000 Moglice–Von Verx, et avec Rhizome, la compagnie avec laquelle elle réinvente aujourd’hui non seulement son art, mais construit aussi des agrès qui correspondent à ses envies artistiques, spirales ludiques dans Midi Minuit, tableau de classe dans Rhizikon, arcs de cercle épurés en extérieur dans Horizon… Ces deux dernières pièces ont été programmées par le Carré Colonnes, fidèle depuis sa découverte d’Un certain endroit du ventre, en 2003 avec sa complice d’alors, Mélissa Von Vépy. Pour les dix ans du Carré Colonnes, Chloé Moglia avait donc toute sa place.
L’Oiseau-lignes confirme plusieurs de ses obsessions, notamment celle des lignes dont l’anthropologue anglais Tim Ingold a retracé une si belle « brève histoire » où on peut lire ceci : « Le propre des lignes, c’est que, par leur travail, en combinant leurs fils et leurs traces, elles parviennent à mêler le temps à l’espace, démentant ainsi le caractère statique, à la fois stabilisé et bien positionné, dont le crédite une vue superficielle sur celui-ci. L’espace, et les mille et une façons de l’occuper, c’est, si on y réfléchit, toute une histoire. »
Ainsi, Chloé Moglia peuple ses pièces d’instabilité, de traces écrites et corporelles, et imprime nos rétines de nouvelles manières de négocier avec l’air. Dans cette nouvelle création, des lignes, il y en a partout. Celle suspendue au-dessus de nous, blanche, aux lignes cassées, structure fragile et incertaine. Celles qu’elle trace sur le tableau noir à la craie, zigzagantes ou visages naïfs. Celles qu’elle trace avec son corps sur le tableau noir.
La musicienne Marielle Chatain ne se contente pas de l’accompagner avec les sons, elle engage aussi son corps sur le plateau gris, vient dessiner au tableau. Cet Oiseau-lignes se regarde comme on lit un poème. Le corps se fait mot, rythme, temporalité. Les lignes se brisent, se continuent ou s’effacent. Et se font les haltes salvatrices de ce qu’il reste de nos oiseaux.

Stéphanie Pichon

L’Oiseau-lignes, Chloé Moglia et Marielle Chatain,
vendredi 31 janvier, 20h30, Le Carré, Saint-Médard-en-Jalles (33).
www.carrecolonnes.fr