AMBASSADEURS DE GRAVES

À l’heure où l’Organisme de défense et de gestion des Graves réinvente les Crus Bourgeois, focus sur les funambules magnifiques qui réhabilitent le savoir-faire paysan et restaurent la relation perdue avec les consommateurs. On ne reviendra certes pas sur un label qui n’aura pas eu la décence de coller au cœur de son dispositif des prérogatives écologiques. Aux nombres desquelles nous aurions pu compter la biodiversité, l’agroforesterie, le zéro intrant de synthèse. Attardons-nous plutôt sur des artisans raconteurs d’histoires et véritables ambassadeurs de l’appellation, entre Landiras et Langon.

Par Henry Clemens

Le plus vert

On attendra avant de canoniser l’individu, à l’instar de sa voisine Jeanne
de Lestac, qui revendique désormais son appartenance à la classe AB ! Trois années pour cheminer vers la bio, mais une approche vertueuse qui remonte à plus longtemps. Logique de production et philosophie logique, Vincent Dubourg s’est emparé presque intuitivement de ce cahier des charges, dont on rêve qu’il soit bientôt un minimum requis par les ODG, ramenant les viticulteurs vers une plus grande compréhension du biotope. Une démarche qui soudain donne du sens à l’action agricole.

Avec son Château de Sauvage, Vincent Dubourg possède un bout de paradis viticole d’un peu moins de sept hectares aux confins de l’AOC. Inespéré, tant la forêt menace et que vents froids et gel rudoient vignes et jeunes chênes. À croire que les belles choses naissent dans l’adversité. Vincent Dubourg est un homme sérieux, à la réflexion profonde sur
un métier en mutation, à qui l’absence de figure tutélaire a donné une certaine liberté. Pas étonnant que ce vigneron-artisan vous entraîne au milieu du végétal, partir observer une vigne de clairière épatante dans laquelle il replante à tour de bras arbres et arbres fruitiers, laisse croître un roncier ou des haies sauvages pour que la biodiversité ne soit pas ici un vain mot. Il rappelle en somme que le vin se fait dans la vigne alors que « la croyance que la vinification est la clé du succès reste ancrée dans la tête de beaucoup de viticulteurs ».
L’heureux cultive un jardin viticole, lutte d’arrache-pied contre l’épuisement des stocks de matières organiques, dont il dit « qu’il reste l’enjeu majeur de la viticulture ». On s’inquiète dès lors que le label
« Ambassadeur de Graves » fraîchement créé n’en ait pas fait son alpha
et son oméga. L’absence de sens domine un métier, se dit-on, qui peine
à raconter une histoire sensible. Les vins de Vincent, conteur de vigne intarissable, délivrent un bout d’histoire sincère à travers des blancs ou des rouges de clairière aux notes de fruits frais et croquants.

cazebonne jb duquesne

Le plus artisan

Un gars hors norme, engageant, et d’un abord tout à fait discret a créé un illustre inconnu : le Clos 19 Bis, sis à Pujols-sur-Ciron. À quelque dix kilomètres du Château de Sauvage, sur cette même rive gauche où les Graves côtoient les Sauternes.

On aime immédiatement la parole libre et sensée de ce vigneron qui propose des vins rouges et des liquoreux aussi libres et élégants que lui, ancien guide de grande randonnée et fils de médecin. Un petit hectare de vignes offre à peine de quoi répondre à la demande conjuguée de buveurs sans idéologie et sans attentes particulières d’ODG en mal de légitimité. En mal surtout d’histoires. Que dirait en effet une commission des vins de Graves de ce Clos 19 Bis frais et croquant à souhait, si peu lisible à l’aune de la charte des autoproclamés ambassadeurs ?
Assénons une pichenette à ce classement d’un autre temps pour révérer les vins soyeux et sincères de ce faiseur dans le fond simplement moderne. Le Clos 19 Bis est un projet parfaitement invisible pour une institution viticole que le rendement et le linéaire de la grande distribution obnubilent et qui s’est, nous semble-t-il, détournée de l’appétence des œnophiles pour les vins singuliers.
Vincent Quirac pourra passer pour le prototype même du vigneron que les propos, l’action et les vins installent dans le joli univers des artisans- paysans façonnant vigne vivante et vins d’une incommensurable et suave fraîcheur. Qu’on ne s’y trompe pas, ce viticulteur élabore des vins inclassables immédiatement appréciables. Tout est ici classe et profondeur, à l’instar de l’ancien guide, qu’on imagine aisément assis en tailleur au fond d’une yourte et dissertant du temps qui passe avec quelques Mongols des steppes.

Le plus ampélographe

Jean-Baptiste Duquesne du Château Cazebonne est bavard. Intarissable même lorsqu’on en vient à parler de cépages anciens ou de la place de Bordeaux. Il a la position tranchée des gens qui ne sont pas du sérail et (re)découvre les travers et les freins d’une profession figée dans ses convictions.
Son rapport aux négociants est simple, il dit ne pas vouloir « faire la promotion de marques qui récupèrent de la valeur ajoutée. Parce que faire des vins de vignerons, c’est avant tout mieux valoriser son produit, c’est-à-dire enlever de la marge à la distribution ». À ce constat implacable, il ajoute que les vins de Bordeaux, cornaqués par les notes des critiques, sont dans une course à la puissance ! Seulement qui pour boire des vins qui devraient être conservés en cave ? La question du goût reste centrale, en plus de l’histoire qu’on souhaite raconter aux consommateurs. Jean-Baptiste Duquesne rebat bruyamment les cartes avec son conservatoire des cépages oubliés, ses dizaines de cuvées et autant d’histoires à raconter. On suit l’homme disert avec gourmandise.

Il construit cette large gamme car, ajoute-t-il, il a une culture de consommateur que n’ont pas ses voisins viticulteurs, dont il dit qu’ils voyagent peu et construisent finalement des vins sans histoires et sans âmes.

En 2017, à peine installé dans ce sud des Graves, le Syndicat du même nom lui aura rendu un fier service en refusant son premier vin blanc ;
un sauvignon sur-maturé, trouble et loin d’être parfait mais affichant une réelle personnalité. Un vin qu’il présenta finalement avec succès en restauration et bistronomie parisiennes. Il en retiendra que l’important pour chaque vigneron reste la quête de singularité, que cette quête était pour le consommateur plus importante que l’objectivité du goût.

À y regarder de plus près, à l’écart du discours rodé et intelligent du bonhomme, on découvre des vins proprement ébouriffants. Les blancs sont racés, n’affichent ni des acidités excessives, ni de convenues notes citronnées. Ces vins mûrs et gracieux ont des bouches qui s’allongent interminablement, ils sont salivants et d’une structure complexe. Fort rare dans une appellation sans histoire(s) que trois iconoclastes ambassadeurs réhabilitent avec bonheur.

Château de Sauvage
Manine,
33720 Landiras
06 23 32 59 52 www.chateaudesauvage.com

Clos 19 Bis
19 B Le Bourg,
33210 Pujols-sur-Ciron www.clos19bis.com

Château Cazebonne
184 Peyron,
33210 Saint-Pierre-de-Mons 06 89 77 42 12 www.cazebonne.fr