YVES BEAUNESNE Militant d’un théâtre élitiste pour tous, le directeur de la Comédie Poitou-Charentes excelle dans les mises en scène de textes classiques. La preuve avec Ruy Blas. 

Henriette Peplez

Les habilleuses, ces petites mains qui préparent, recousent, repassent, les costumes des comédiens le savent bien : quand on n’a pas le temps de laver, on asperge de vodka. Au vaporisateur. La moins chère fait l’affaire. 

Les costumes d’étoffe épaisse dessinés par Jean-Daniel Vuillermoz pour Ruy Blas ont probablement, cet été, transpiré l’alcool de patate devant la façade Renaissance du château de Grignan, dans la Drôme. Quarante représentations données durant les Fêtes Nocturnes et un été caniculaire : autant dire que les comédiens ont tous le texte en tête et la mise en scène en jambe avant d’ouvrir la nouvelle saison du Théâtre d’Angoulême (qui sera aussi la dernière programmée par Gérard Lefèvre, directeur sur le départ). 

Écrite en vers, rarement jouée, Ruy Blas fait partie du panthéon dramaturgique de Victor Hugo. Elle raconte l’histoire d’une vengeance. Dans un royaume espagnol décadent et ruiné après la faste époque des Conquistadors, l’affreux Don Salluste a séduit et abandonné l’une de ses suivantes. La Reine, féministe précoce, le condamne à choisir : le bannissement ou le mariage. Fier, méprisant, avide de pouvoir, Don Salluste refuse de réparer (il n’a fait que « trousser la bonne ») et ourdit des représailles qui s’avéreront sanglantes. Il va jeter la Reine dans les bras de son valet, Ruy Blas, qu’il a préalablement déguisé en noble. Sous le faux nom de Don César, celui-ci gravit les échelons, jusqu’à obtenir un poste de ministre. Et tombe amoureux de la Reine. 

La pièce a trouvé cet été une nouvelle jeunesse. La question de la moralisation de la vie publique, revenue avec force homards sur la table, a donné un air d’actualité à une pièce qui contient de belles fulgurances sur la corruption des responsables politiques. La célèbre tirade de Ruy Blas « Bon appétit ! messieurs ! – / Ô ministres intègres ! / Conseillers vertueux ! voilà votre façon / De servir, serviteurs qui pillez la maison ! » s’est trouvée revigorée grâce aux crustacés. 

Mais c’est la mise en scène d’Yves Beaunesne, patron de la Comédie Poitou-Charentes, qui réussit la gageure de rendre palpitants les cinq actes comme le serait une mini-série. Il a supprimé quelques personnages, rajeuni l’histoire d’amour, concentré l’action et coupé dans le texte, contournant au mieux les envolées lyriques d’un Victor Hugo qui s’enflamme en pleine époque romantique. 

La commande musicale à Camille Rocailleux, les masques d’animaux inquiétants et avides de Cécile Kretschmar, les costumes préraphaélites, des comédiens virtuoses, au plaisir communicatif et qui naviguent sans heurt dans tous les autres registres qui composent la pièce : tout concourt à faire de cette pièce une réussite populaire et une joie de spectateur.

Ruy Blas, de Victor Hugo, mise en scène d’Yves Beaunesne,
du mardi 8 au jeudi 10 octobre, Théâtre d’Angoulême, Angoulême (16).
www.theatre-angouleme.org
Du mardi 24 au mercredi 25 mars 2020, TAP, Poitiers (86).
www.tap-poitiers.com