ARCHIVES BORDEAUX MÉTROPOLE

L’institution poursuit son ouverture à l’art contemporain avec la restitution d’un atelier mené par Szabolcs KissPál. Aux côtés des propositions d’étudiants en art de Bordeaux et Budapest, l’artiste hongrois présente une version réduite de son ambitieux projet de docu-fiction inspiré par la politique du nationaliste Viktor Orbán.

L’an dernier, Thomas Boutoux et Nicolas Milhé rencontraient Szabolcs KissPál à Budapest. « C’était quelques mois avant les élections européennes », se souviennent les deux enseignants de l’école des beaux-arts de Bordeaux. L’actualité politique, le militantisme et l’art alimentent leurs discussions, suscitent les intérêts et déterminent un projet. « En partant de Hongrie, on s’est dit qu’il fallait vraiment inviter Szabolcs à l’école des beaux-arts de Bordeaux, d’autant plus que cet artiste est aussi professeur à l’Académie des beaux-arts de Budapest. On avait envie d’engager les étudiants et nous-mêmes dans ce débat. »

Ce dernier prend racine dans le parcours et l’œuvre de ce plasticien à l’aune d’un contexte particulier, celui de la Hongrie de Viktor Orbán. Depuis l’écrasante victoire de son parti, le Fidesz, aux élections de 2010, ce premier ministre de droite nationaliste phagocyte les institutions démocratiques et magnétise les droites extrêmes de toute l’Europe. « Pionnière des politiques d’État d’extrême droite en Europe, la Hongrie fait figure de laboratoire européen de ce qui se passe ailleurs y compris en France », alerte Szabolcs KissPál. Ce paradigme innerve la trilogie de cet artiste, né en 1967, dont le travail a été montré à la Biennale de Venise, au Stedelijk Museum d’Amsterdam, à Séoul, New York ou encore récemment au Project Arts Centre de Dublin.

Débuté en 2012, cet ambitieux projet en trois volets baptisé « From Fake Mountains to Faith (Hungarian Trilogy) » a été mis entre parenthèses durant ses années d’activisme au sein du groupe Free Artist. « Par nos actions, on essayait de contrer les transformations en cours dans l’espace public ou dans le champ culturel, de manière radicale parfois. » Désabusée, cette scène activiste s’effondre un an après la réélection du Fidesz et d’Orbán en 2014. C’est à ce moment-là que Szabolcs KissPál décide de reprendre son triptyque. En guise de fil conducteur : la conception de la démocratie développée par Orbán, à savoir l’illibéralisme ou la démocratie non libérale. « Orbán est arrivé au pouvoir en 2010 avec ce concept. J’étais très intéressé par la recherche sur l’origine de ce genre d’idéologie. »

Ses recherches le mènent dans le dédale des paysages mythifiés, à l’instar de la Transylvanie, berceau de la civilisation hongroise, cédé à la Roumanie au lendemain de la Première Guerre mondiale lors du traité du Trianon signé en 1920. Évoqué dans son premier chapitre avec le film Amorous Geography, ce territoire volontiers instrumentalisé dans les discours politiques des dernières décennies croise dans les deux autres opus qui lui succèdent le thème des symboles. Et, en particulier, comment ceux-ci sont expurgés et détournés par les rhétoriques politiques. Ainsi, The Rise of the Fallen Feather convoque le Turul, oiseau mythologique et animal totem de la nation hongroise, désormais associé à l’imaginaire nationaliste de la droite et de l’extrême droite hongroise. Quand The Chasm Records (2016), troisième et dernier chapitre du cycle, conclut la dissection avec un musée archéologique fictionnel, qui fait l’inventaire de ce nouveau nationalisme biberonné au syncrétisme religieux à la faveur d’objets historiques réels ou factices datés du XXe siècle.

En parallèle à la présentation condensée de ce travail, les Archives de Bordeaux Métropole cèdent une partie de leurs espaces aux propositions des étudiants français et hongrois, lesquels ont planché tout au long du semestre sous la houlette de Szabolcs KissPál sur la question de l’héritage culturel européen.

Anna Maisonneuve

« From Fake Mountains to Faith (Hungarian Trilogy) » et « The Colonial Warehouse », jusqu’au mercredi 15 avril, Archives Bordeaux Métropole, Bordeaux (33).
archives.bordeaux-metropole.fr