FONDATION D’ENTREPRISE MARTELL – 8e projet présenté à Cognac, « La fin est dans le commencement et cependant on continue » explore nos sens. Neuf artistes, souvent en duo, de disciplines et de nationalités différentes, réinterprètent notre rapport à la perception à la faveur d’un étourdissant parcours immersif.

Vues in situ de l'exposition - La fin est dans le commencement et cependant on continue - courtesy Fondation d'entreprise Martell © CK Mariot3
Vues in situ de l’exposition – La fin est dans le commencement et cependant on continue – courtesy Fondation d’entreprise Martell © CK Mariot3

Bien que le titre de l’exposition soit extrait de Fin de partie, pièce de théâtre écrite par Samuel Beckett en 1957, qui remettait alors en question les principes fondateurs du genre en proposant un récit dénué d’histoire et de lieu, l’absurdité n’est nullement l’ambition ici déployée. Bien au contraire. Pour Nathalie Viot, qui a conçu ce corpus, « ce titre résonne comme un écho à la fragilité, à l’humanité, tel un memento mori résilient ». En outre, aux cinq sens définis par Aristote — la vue, le toucher, l’ouïe, l’odorat et le goût —, elle y a adjoint le mouvement et la vulnérabilité afin de ressentir à la fois force et faiblesse, moyen et finitude. Dès lors, le parcours, disséminé sur 1 000 m2, prend la forme d’une expérience à vivre, nécessitant non tant de l’attention qu’un rapport au temps retrouvé. Il serait quelque peu vain voire fastidieux de détailler ici la munificence qui saisit (parfois jusqu’au vertige) lors de la visite. Mieux vaut, dès lors, faire – avec toute la subjectivité inhérente à l’exercice – appel
aux souvenirs…

Intense émotion face aux propositions olfactives Que salive l’horizon et Eau succulente de la Canadienne Julie C. Fortier. Entre installation culinaire et gigantesque tapis de laine tufté à la main, spirale gustative et appel à renifler tel un animal la carte et le territoire, la native de Sherbrooke flirte avec la virtuosité d’un nez de parfumerie. D’ailleurs, elle a étroitement collaboré avec un nez de la maison Martell pour confectionner 3 fragrances inspirées des eaux-de-vie cognaçaises (inspirer à pleins poumons sauge séchée, cassis, agrumes). Alors, la volatilité œuvre de l’esprit ?

Hypnotique ballet d’un robot collaboratif (ou cobot), dont l’impressionnant bras, travaillant à 10 % de ses capacités, tisse inlassablement une robe noire sur un mannequin en rotation, Athanor propose une vision proche de la science-fiction ; prolongation des réflexions de Jeanne Vicerial, qui, après les Arts décoratifs, a fondé le studio de design Clinique vestimentaire, inspiré par les tissus musculaires, ces « membranes en forme de toiles d’araignées ». Reviennent en mémoire les visions de David Cronenberg (The Reshaping of the Human Body by Modern Technology), face-à-face de l’homme et de la machine, contraste entre l’atelier de couture et le laboratoire, gestes ancestraux et mécanisation. Et le trouble encore plus prononcé lorsque Julie Cima, ancienne danseuse, désormais fasciathérapeute, se livre à un rituel en revêtant cette garde-robe comme empruntée au Bene Gesserit.

Bulle hors du temps, irruption du végétal dans un lieu industriel, la stupéfiante serre en apesanteur signée Marc Jeanson – responsable du Grand Herbier du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris –, avec l’aide précieuse de l’atelier Marietalexandre, offre une bienvenue déambulation dans un dédale de plantes et de fleurs en suspension. Jardin d’Éden fantasmé, aussi gracile que délicat, Vegetasia : l’intime des plantes exacerbe une espèce de sensualité alors que sa mise en scène souligne l’arsenal prodigieux du vivant lorsqu’il faut se défendre en situation de contrainte.

En comparaison, Intrar b us rhizosphere de l’Américaine Rachel Marks dégage une force surnaturelle par la simple présence imposante de ses gigantesques racines vermillon, qui, bien que confectionnées entièrement en papier, rappellent des visions post-apocalyptiques dignes d’Akira. Dans une atmosphère, elle-même nimbée d’une lueur cramoisie, on hésite à caresser cette perturbante prolongation d’organes étrangers à soi et paradoxalement familiers à force d’observation. Hybridation métaphysique ? Cauchemar du toucher ? Excroissances déconnectées du corps ? Tant de métaphores envisagées.

Après de fructueuses années, il s’agit de l’ultime exposition de Nathalie Viot, qui a quitté, le 6 avril, ses fonctions de directrice de la Fondation d’entreprise Martell. JUNKPAGE lui adresse de tout cœur le meilleur dans ses nouvelles aventures. 
Marc A. Bertin

« La fin est dans le commencement et cependant on continue »
Jusqu’au dimanche 6 novembre
Fondation d’entreprise Martell, Cognac (16)
www.fondationdentreprisemartell.com