DA COCKROACH & A.O.CED. – Le premier, toulousain, a eu une révélation hip-hop en arrivant à Bordeaux, en 1996, à force de côtoyer des passionnés. Collectionneur, il est devenu acteur en co-créant le label Sonatine (Fayçal, VII), en mixant, produisant des instrus, organisant des concerts. Il se lance à présent dans l’édition avec un premier livre 6 Million Ways to Dig. Le second, bordelais, débute à la radio (R.I.G., Clef des ondes, O2 radio, Radio Campus), réalise en 2004 le documentaire Pour qu’il en reste une trace. En 2018, il reprend ses études avec un master de community manager et crée, pour son rapport de fin de stage, le site Tout Samplement, désormais décliné en version papier.
Propos recueilli par Philippine Jackson

Vous connaissiez-vous ?

A.O.Ced : Vaguement, de nom, grâce à un très bon ami, Geoffrey, qui était mon voisin, et que j’avais retrouvé quand nous étions disquaires à Cultura, à Mérignac, quand le magasin a ouvert.
Da Cockroach : Son ami Geoffrey faisait partie du label Sonatine qu’on a monté en 2003-2004. On était cinq, il était un des MC du label. À cette époque, il travaillait à la FNAC, au rayon rap, et c’était le lien avec tous ceux qui s’intéressait à cette musique. Tu faisais des vidéos et tu étais venu chez Sonatine dans l’idée de nous faire participer, c’était avant le premier album de Fayçal en 2004, on débutait.
A.O.Ced : Ah oui, c’est vrai. C’était un documentaire qui essayait de rassembler tous les différents protagonistes du hip-hop à Bordeaux, avec des petits reportages de 5 à 15 minutes pour montrer ce qui se faisait.

Aviez-vous entendu parler de vos projets respectifs de livres ?

Da Cockroach : J’en ai entendu parler il y a peu, mais sans faire le rapprochement avec A.O.Ced. On m’a dit qu’il y avait un gars qui sortait un livre sur les samples. Je croyais qu’on parlait du projet autour de De la Soul, publié par un Français, sur leur premier album, très axé sur les samples. En fait, non, j’ai compris de qui il s’agissait quand tu m’en as parlé l’autre jour. Je ne suis pas trop Instagram, pas trop réseau, je me fais violence pour la promo du livre. J’ai un smartphone depuis 5 ans. A.O.Ced, c’est plus son truc. Je suis plutôt papier, imprimerie.
A.O.Ced : J’ai entendu parler de son livre, sans faire non plus le rapprochement, par Martial de Total Heaven en fin d’été quand j’ai amené mes flyers pour le compte Instagram Tout samplement et que la sortie des livres était sûre.
Da Cockroach : Après Bordeaux c’est petit, on s’est croisé, recroisé, mais on n’avait jamais vraiment échangé.

Comment sont nés vos livres ?

A.O.Ced : J’ai terminé mes études en décembre 2019 et en mars 2020, confinement. C’est alors que j’ai décidé de continuer à faire vivre Tout samplement, parce que j’aimais ça. En décembre 2020, j’ai ouvert le compte Instagram que j’anime régulièrement avec des vidéos contenant le morceau original et le morceau samplé, et des textes racontant la création de ce morceau. L’engouement suscité m’a motivé, car, à la base, je n’étais pas un chasseur de samples. Quand j’étais disquaire, j’étais vraiment focus rap, le petit con qui n’écoute que du hip-hop. Mais quand on te fait écouter un peu de soul, et qu’on te dit « Ton Wu Tang c’est ça », ça m’a ouvert à autre chose. Jusqu’à la rencontre cet été de Bursty, de Sarcelles, qui avait produit Grems, sorti les Maximum Boycott et s’est lancé depuis quelques années dans l’édition (L’Odyssée de la mixtape, Night and Day, L’Odyssée de la presse). Il a voulu qu’on sorte Tout samplement en livre pensant que ça racontait une histoire du rap qui n’a pas été traitée.
Da Cockroach : Pour moi il y a eu deux critères. Cela fait 20 ans que je travaille en imprimerie, je suis façonneur, donc, mon quotidien c’est de fabriquer des livres, en petites éditions pour des indépendants. Dans un coin de ma tête, j’avais toujours en projet de faire un bouquin. À un moment, c’était sur New York ; j’ai 90 idées par an, il y en a peu qui aboutissent. Ensuite, il y a eu le confinement qui m’a empêché de mixer, je n’ai pas pu partager mes pépites, faire mes soirées. Le 1er janvier j’avais échangé avec un ami, Nico de l’Utopia, il m’avait posé des questions sur des projets de livre. Le 3, j’ai commencé à monter l’idée, le 4, je suis parti contacter tout le monde. Après, je ne me suis plus arrêté pendant 10 mois. J’ai commencé par contacter les proches, les amis du hip-hop bordelais. Quand j’ai vu que ça prenait, je me suis dit pourquoi ne pas demander à des mecs un peu plus connus. Les mecs sont chez eux, ne mixent plus, ne font plus de concerts, ils ont du temps. Et j’ai vu qu’ils avaient envie de parler de musique en temps de confinement. J’ai tapé à toutes les portes. Je voulais donner un côté intimiste au livre, je ne voulais pas de simples chroniques techniques, je voulais quelque chose d’humain, que l’on parle aussi au travers d’une chronique de sa vie, d’émotions, de sentiments, de joie, de tristesse. De la vie quoi. Je voulais que ce livre soit une ode à la musique, à la vie. Qu’il reste une trace de tous ces gens, et qu’un jour, un gamin, en 2040, prenne ce bouquin dans une bibliothèque et se dise qu’il y avait beaucoup d’activistes qui aimaient le rap.

Avez-vous des remarques à faire sur le livre de l’autre ?

Da Cockroach : Je n’ai pas une remarque mais plutôt plusieurs questions, car le sample, c’est un dossier costaud à mes yeux. J’ai fait le chemin inverse : quand j’étais beatmaker, j’étais à la recherche de samples pour faire des beats et, hormis DJ Sims qui m’a fait découvrir cette culture par ses mix, comment toi, ça t’est venu, même si tu viens d’en parler, et comment au niveau du travail d’écriture tu t’y es pris ?
A.O.Ced : Au départ, il y a mon rapport de fin d’étude. Comme toi, ensuite, tu pars sur tes pépites, les morceaux qui te plaisent et dont je connaissais un peu l’histoire. Il y a pas mal de morceaux, où il n’y a pas vraiment d’histoire. Je voulais surtout raconter les morceaux d’une autre façon. Djimi Finger m’a dit une fois, à propos d’un titre d’Arsenik qu’il avait produit, « Tu entends comment c’est saccadé, un peu à la Primo », et je lui dis « Ben ouais, tu l’as cutté », et il me dit « Non, le disque était rayé ». C’est ça qui me plaît. Nos deux livres ont finalement pas mal de points communs. Des livres sur le rap, il y en a finalement un paquet et beaucoup se ressemblent. Ton idée est bien, car ce sont des chroniques mais pas celles qu’on a l’habitude de lire ou relire. C’est vraiment fait par des passionnés, pour des passionnés et il y a un côté transmission qui est très intéressant.
Da Cockroach : Je pense que ces deux livres, à travers leur idée respective, retracent aussi l’histoire de la musique et l’évolution des technologies. Si on parle de samples, à l’époque des premiers samplers, le temps d’enregistrement était très limité. Sur une SP1200 tu pouvais échantillonner quelques secondes, c’est pour ça qu’ils distordaient le son, que les samples sont courts. Après il y a eu les MPC, où tu avais 3 ou 4 minutes de mémoire en 2010. Donc, tu pouvais faire des boucles hyper-longues. L’histoire du sample, comme l’histoire de la musique, évolue avec les technologies. Aujourd’hui, il y a beaucoup de gamins que je connais qui travaillent le beatmaking, mais ne vont plus sampler des vinyles ou des CD ; ils vont dans des banques de sons chopées sur internet et ne savent plus qui sample quoi. C’est une autre époque.
A.O.Ced : Je me suis rendu compte, grâce au compte Instagram que j’avais aussi parmi mes abonnés de jeunes intéressés pour savoir comment les choses se faisaient, quelle était la base. Je voulais te demander, pour savoir si tu avais aussi vécu un peu la même chose, car dans les années 1990, c’était plus compliqué car il n’y avait pas de média – le premier c’était l’Affiche je crois, vers 91-92 –, comment t’informais-tu ?
Da Cockroach : J’ai commencé à me renseigner par Radikal vers 1995. Quand tu es ado et que tu n’as pas trop de thunes, faut pas se tromper sur le disque à acheter, le disque du mois. Aujourd’hui, je suis un gros consommateur de disques, j’en achète une vingtaine par mois, mais à l’époque c’était un ou deux par mois. Et j’étais heureux, quand je tombais sur les bons. Avec Radikal tu savais quand ils allaient sortir, tu économisais, tu achetais ton disque et t’avais ton Chroniques de Mars pendant un mois et demi, tu connaissais tout par cœur.
A.O.Ced : Aujourd’hui, c’est différent au niveau technologie avec les Serato, le BPM est calculé, il y a plein de logiciels, à l’époque, le DJ collait des petits stickers sur les disques, les achetait en plusieurs exemplaires au cas où l’un serait rayé. Je ne dis pas que c’est plus facile, c’est différent.
Da Cockroach : Quelque part c’est plus facile, les mecs vont piocher sur YouTube, sur toutes les plateformes de streaming, t’as accès à tout mais dans le désordre. Quand tu vas chercher un Nas, tu vas avoir Illmatic, tu vas avoir les derniers et si tu n’as pas une oreille et que tu n’es pas curieux, c’est un peu le bordel dans ta tête. Nous avions la pochette et si tu voulais un Nas tu n’avais pas le choix.
A.O.Ced : C’est ça qui m’intéressait. Je ne dis pas qu’aujourd’hui c’est un peu fast-food, mais tout se fait avec le streaming, donc on n’a plus la pochette où on piochait les références, où on savait où Premier avait pris son sample grâce aux crédits. Il n’y a plus ce genre de choses, c’est dommage, ça a motivé mon idée de départ pour Tout samplement. Je me rappelle, en 90-95, on entendait que le hip-hop était un effet de mode, ne durerait jamais, un truc de mecs de cité. Moi, je n’ai jamais vécu dans une cité, donc ça prouve bien que c’est complètement idiot. Ces a priori perdurent, beaucoup moins. 30 ans après, le hip-hop est partout : dans les fringues, le cinéma, les publicités, d’autres genres de musiques. C’est plus qu’une mode, c’est un style de vie. Ce n’est pas une revanche, mais c’est aussi pour dire aux gens qui pendant des années ont dit que c’était un truc d’idiots, une sous-culture car c’était ça le terme employé, qu’il y a des artistes qui ont fait le hip-hop, des beatmakers, des musiciens, des hommes de l’ombre. Sans eux, le rap serait du slam. Sans leur génie, ils ne seraient pas allés chercher des pépites de soul, de jazz, de musiques du monde. La plupart des beatmakers ont une culture musicale qui ne s’arrête pas au hip-hop. Ils ont une culture musicale qui est extraordinaire. Ça peut aller jusqu’à de la musique arabe comme celle utilisée par DJ Mehdi pour Tonton du bled. C’était aussi pour aller au-delà de ces idées préconçues.

6 Million Ways to Dig compte 130 chroniques. Y avait-il une consigne ?

Da Cockroach : Au départ, je voulais un nombre rond, 100 chroniques. Puis, ça a débordé, et on est tombé sur un autre nombre rond avec 130 chroniques. Et il y avait une consigne, car j’ai quand même des goûts musicaux donc je ne voulais pas que ce soit un fourre-tout, car comme le dit Ced, le hip-hop aujourd’hui est partout. Niveau musical, il y a des veines qui m’intéresse plus ou moins. Sans forcer les gens à prendre du boom bap ou définir le style de rap, j’ai aiguillé les gars par rapport à leurs choix. Comme j’ai choisi des personnes avec les mêmes goûts que les miens, je n’ai pas eu de mauvaises surprises. La seule consigne donnée aux auteurs : faire une chronique intimiste, qui parle d’un album, pas forcément son album préféré, mais l’album qui les ont marqués ou influencés. Certains n’ont pas voulu se livrer et ont fait des chroniques plutôt journalistiques, qui sont très intéressantes mais sortent du côté intimiste. Il y en a peu comme ça. À la base, je voulais une page A4 par chronique, mais j’ai vu qu’on ne pourrait pas tenir cet objectif. Par exemple, Jimmy Jay m’a fait 10 lignes, et Lord Akeem 6 pages sur Tupac, et en bonus une autre de 8 pages sur Kool G Rap qui est extraordinaire ! Donc je me suis adapté, le bouquin grossissait. J’étais avec mes contraintes techniques et chaque jour j’essayais de maîtriser l’évolution de la bête. Finalement, c’est tombé comme je voulais.
A.O.Ced : On a eu les mêmes problèmes. Des fois tu tombes sur des artistes qui ont eu de belles carrières et tu es content de les avoir. C’est simple et compliqué à la fois. Les réseaux sociaux facilitent pas mal la mise en contact, et c’est aussi un inconvénient car ils sont beaucoup sollicités. Et comme pour toi, je pense qu’ils ont participé car on apportait avec notre idée de livre des choses qui les motivaient et c’est pour ça qu’ils nous ont fait confiance.
Da Cockroach : Comme tu veux vraiment les avoir car ce sont des légendes, ton approche est différente. Personnellement, je ne suis pas quelqu’un de patient, tous mes proches te le diront. Là, j’ai dû apprendre la patience. Certains m’ont baladé pendant des mois, d’autres m’ont planté, d’aucuns ont pris le temps, d’autres qui faisaient les choses vite. Tu ne peux pas aborder un tel livre comme ça, de la même manière si tu traites avec ton pote ou avec une légende. Mes potes, je les ai harcelés, tous les jours, tous les matins à 6h jusqu’à ce que j’ai la chronique et la photo. Car chaque artiste m’a fourni une photo pour illustrer. Ils ont créé leurs univers. Mais avec des artistes de renom, tu ne peux pas les harceler de la même manière, il faut y mettre les formes et, parfois, ce n’est pas évident à gérer.
A.O.Ced : Et à côté de ça, on parlait de Pone tout à l’heure, qui est atteint de la maladie de Charcot, alité, et travaille encore mais grâce à un logiciel qui répond à l’œil. On se dit « on tente ? ». Et le gars répond parce que ça lui fait plaisir.
Da Cockroach : Honnêtement, c’est bien que tu en parles. Parce qu’en plus d’avoir écrit une chronique dans mon livre, il s’est bougé pour que j’ai Ali. Ensemble, on a essayé I Am ; il s’est démené pour moi. On se connaît sans plus, pourtant sa force et sa philosophie de vie m’ont tellement porté. Je l’avais toujours dans un coin de la tête, même si on ne parlait qu’une fois par mois, c’est quelque chose qui m’a marqué à vie. Ma philosophie de vie, c’est toujours d’avancer, positif, le verre à moitié plein quoi qu’il arrive, pas toujours évident, et lui quand j’ai vu sa force, il est sur 10 000 projets à la fois, il ne se plaint pas, il est là. J’ai des potes, ils se cassent un ongle, on en entend parler pendant des mois, lui c’est incroyable ce qu’il peut soulever comme montagne.
A.O.Ced : Je pense que c’est ça le point commun entre nos livres. On arrivait avec un projet de passionné, deux projets complètement différents, chacun en indépendant et décidé à pousser les artistes à se livrer et nous raconter une partie du hip-hop. Car finalement ça fige une certaine partie du hip-hop pour la retransmettre aux jeunes et aux anciens qui veulent redécouvrir.
Da Cockroach : Tout à fait, et aussi comme tu l’as dit sur le fait d’être indépendant. Le côté indépendant, je l’ai toujours prôné. Depuis le label Sonatine, je préfère cravacher 10 fois plus et investir 10 fois plus d’argent mais tout gérer comme je veux. Aucune envie qu’on change ma couverture, qu’on dise que ma typographie est trop grande ou trop petite, pas assez funky. J’ai géré avec une petite équipe d’amis de A à Z. Souvent très difficile, mais, au moins, j’ai obtenu un livre qui correspond à 95 % à ce que je voulais. L’indépendance, c’est la débrouille.

6 Million Ways to Dig, Da Cockroach, 320 p. dacockroach.bandcamp.com
Tout Samplement – Enquête sur les samples du rap français vol. 1, Cédric Arnaudet, 230 p.
Tout Samplement – Enquête sur les samples du rap US vol. 1, Cédric Arnaudet, 230 p.
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