CAROLINE MELON

La directrice de la compagnie De Chair et d’Os crée trois mouvements dans Suite pour transports en commun et trois branches dans le projet Bons baisers de Libourne. Rencontre à l’étape n°2.

Propos recueillis par Henriette Peplez

Caroline Melon aime les premières fois et peu de choses l’arrêtent. Directrice artistique de la compagnie De Chair et d’Os, elle déclare « aimer les coups de coeur, les idées débiles, les contraintes ingérables, les projets trop compliqués, les coins de table où on discute, les trouvailles dont on n’est pas sûr, les certitudes, les hésitations… ». Et dans son cerveau tourbillonnant se trouvent des projets sensibles et touchants qui s’éveillent et s’épanouissent en rentrant en contact. Avec quoi ? Un peu tout : les gens, les objets, des textes, d’autres artistes… Parce que dotée d’une belle humanité, Caroline Melon malaxe un matériau artistique aux ressources illimitées : l’Autre.

Son été débute à Bordeaux, se poursuit à Rennes et Libourne et la déposera au seuil de la rentrée, partante pour les volets suivants de ses aventures estivales.

L’été commence avec Suite pour transports en commun. Comment définir ce projet ?

Je ne cherche pas le spectaculaire mais quelque chose de tout petit, de ténu, qui trouble et interroge. Je n’ai pas pensé et écrit pour des spectateurs, mais pour des usagers des transports en commun. Ce projet est venu de l’amour conjugué que j’ai pour les balades au cours desquelles je regarde les gens vivre, et pour la variété française. Les situations sont celles que nous avons déjà tous rencontrées : un passager qui écoute la musique et chantonne, une autre qui raconte quelque chose de très intime au téléphone. Suite n’est pas un spectacle et échappe aux conventions théâtrales : on ne s’écarte pas sur le quai du tram pour former une scène. On n’applaudira pas.

Plusieurs mouvements composent cette Suite. Foule sentimentale, présentée l’an dernier dans l’Été métropolitain, se passait sur les quais de tram.

Foule sentimentale parle des gens qui écoutent la musique au casque, ce que j’adore faire : on a un rapport très cinématographique au paysage et on est traversé par des sentiments très forts. Or, la convention sociale de l’espace public ne nous permet pas de danser ou d’être bouleversé. Aussi, quand l’un de nous s’écarte de cette convention, ça interroge forcément. Et, quand ils sont deux ou trois sur le même quai, c’est encore plus bizarre.

« La convention sociale de l’espace public ne nous permet pas de danser ou d’être bouleversé. Aussi, quand l’un de nous s’écarte de cette convention, ça interroge forcément. »

Cette année, on monte dans le bus ?

Dans l’Été métropolitain à Bordeaux, pour les Tombées de la Nuit à Rennes et en octobre dans le cadre du FAB, on prend le bus. Je prends beaucoup les transports en commun ; c’est un terrain de recherche fabuleux qui s’offre à moi. Les gens racontent parfois des choses très intimes. Dans le mouvement n° 2, Les Monologues du commun, la bulle n’est plus celle du casque audio mais du téléphone. Avec Sid Khattry, on coécrit plusieurs conversations, de manière plutôt drôle, mais j’ai aussi envie de traiter de sujets de société.

Et le dernier volet, Comme on nous parle, se déroulera gare Saint-Jean ?

Ce sera en octobre, dans le FAB, avec des amateurs. On recherche d’ailleurs des gens qui aiment chanter, bien de préférence. Et j’ai encore plein d’autres idées. Suite pourrait devenir une sorte de série, avec des épisodes.

En parallèle, le compagnonnage avec le théâtre Liburnia aborde sa deuxième année.

L’idée de Bons baisers de Libourne est de mettre la ville à l’étude, puis en récit. Nous avons débuté la première année, par une histoire de famille, intime, en occupant la Maison Graziana. Pour le second volet, nous observons comment les gens vivent.

Les magasins vides du centre sont un lieu d’observation privilégié de la ville ?

La question du commerce de proximité s’est imposée. Quand on a démarré le second volet, de nombreuses vitrines cherchaient des repreneurs. On a donc imaginé une maison dont chaque pièce serait un commerce vide, articulé autour d’un couloir : la rue Gambetta. Jonathan Macias et moi y avons donc vécu une partie de l’année, dormi dans une vitrinechambre, brossé nos dents dans une vitrinesalle de bain, mangé dans une vitrinecuisine et bouquiné dans une vitrinesalon.

Je me suis un peu perdue dans Libourne : quelle est la part artistique du projet ?

On est en train de l’écrire. Pour Fest’arts, ce qui sera présenté sera une sorte de prequel comme on le dit des séries. Le reste sera prêt à la rentrée. L’idée est de raconter une histoire, de construire une fiction à partir de nos collectes de paroles et les interviews que l’on a menées. Le résultat va prendre trois formes différentes. Mais vous en saurez plus à la rentrée, au Liburnia. C’est écrit pour ce territoire, dans la dentelle. Mon objectif est que des gens très différents s’y retrouvent. À la sortie de la Maison Graziana, c’était le cas et c’était très émouvant.