LAURIE-ANNE ESTAQUE – À Périgueux, la plasticienne native de Felletin, dans la Creuse, investit deux salles d’exposition temporaire du musée d’Art et d’Archéologie du Périgord. Entre cartographies lunaires et approches géologiques, phénomènes célestes et sérigraphies minimalistes, formes élémentaires et patrimoine recomposé, sciences et poésie, un questionnement aussi intense que subjectif.
Propos recueillis par Marc A. Bertin

Comment investit-on une institution comme le musée d’Art et d’Archéologie du Périgord ?

Au premier abord, on pense pouvoir occuper certaines salles, venir accrocher ses tableaux parmi les pièces du musée, on cherche des liens, on en fabrique. Très vite, j’ai été dépassée par cette idée et j’ai d’avantage eu envie d’extraire certaines pièces du musée pour les faire résonner avec certains de mes travaux. Je pense à cette nature morte Fruits, vaisselle et crustacés sur une table de Jan Davidszoon de Heem (xviie) qui pourrait côtoyer la série Le Dernier Repas, dessins représentant les derniers repas des condamnés à mort aux États-Unis. Ou encore le tableau intitulé Vue des maisons dite des Consuls à Périgueux (1833) de Jules Cognet, qui représente une bâtisse emblématique de Périgueux, se retrouve dans la série Erase the Landscape, un travail de recouvrement au marqueur noir sur des cartes postales touristiques de la ville. Pour ce qui est de la partie « Archéologie » du musée, le grand polissoir dans le cloître ressemble à une grosse météorite avec des failles, des trous qui me font immanquablement penser aux cratères de la carte géologique de la lune que j’ai réalisée en sérigraphie. J’ai aussi découvert un très beau globe terrestre en pierre datant du xviie ou xviiie siècle recueilli à Périgueux dans la rue Saint-Roch, sur lequel je souhaiterais juste porter attention. Il y a aussi ces toutes petites pierres dans les vitrines, petits galets lustrés qui restent mystérieux et me rappellent là encore les cartes géologiques…

Votre travail frappe par sa profonde cohérence dans les thématiques explorées mais aussi par votre approche hétérogène voire versatile. Appréhender différents médiums est-il nécessaire à votre démarche ?

C’est très vrai, il y a comme deux univers parallèles mais pas étrangers. D’un côté, ce que je nomme « Les enquêtes cartographiques », qui sont des grands dessins sur des sujets plutôt politiques très documentés. De l’autre côté, tout un travail de recherche plus abstrait autour de questions de formes, de couleurs, de transparences ou de superpositions mais qui ont aussi du sens et peuvent raconter des choses. Les cartes géologiques, très abstraites, racontent beaucoup de notre monde contemporain, des enjeux sociaux, environnementaux et géopolitiques.

« Un grand dessin vaut mieux qu’un faux discours. »

Au sujet de vos enquêtes cartographiques, vous affirmez « dessiner les phénomènes pour mieux les comprendre ». Serait-ce comme le bon mot de Napoléon : « Un petit croquis vaut mieux qu’un long discours. » ?

Je dirais plutôt : « Un grand dessin vaut mieux qu’un faux discours. » Ces dessins sont conçus comme des enquêtes détaillées, qui me permettent de décortiquer les mécaniques, rouages et autres nœuds liés à un sujet d’actualité clivant, problématique. Dessiner me permet de mettre à plat, de tirer les fils, de montrer physiquement qui sont les protagonistes des sujets traités et comment ils opèrent… Cette opération est à l’œuvre dans tous mes grands dessins, qu’il s’agisse de l’exploitation de la forêt sur le territoire du Limousin (Elle est où ma forêt ?), du fonctionnement de la sous-traitance dans le milieu du BTP en France (Francis & Togo) ou de l’affaire Bettencourt (Les Français sont vicelards).

La reproduction la plus fidèle possible, mais loin de toute tentation d’hyperréalisme, vous conduit-elle, et nous aussi, à mieux comprendre ce qui nous apparaît parfois voire souvent comme une évidence ?

L’idée de re-copier le réel m’intéresse énormément. Rien besoin d’inventer, tout est là. Et rien n’est fait au hasard. Si l’on s’intéresse aux logos, aux marques, aux drapeaux, par exemple, on comprend très vite comment et dans quel but sont conçus ces signes. Et c’est vrai qu’il suffit parfois de décalquer ce que l’on voit tous les jours pour le comprendre autrement, en saisir plus vraisemblablement les contours.

Avez-vous été tentée par la contrefaçon ?

Dans le sens où la contrefaçon est une imitation qui vise l’identique, pas vraiment. En revanche, si décalquer le réel affirme quelque chose qui est déjà là mais produit un sens plus ou moins caché, cela m’intéresse davantage.

Êtes-vous sensible au détournement et au Pop Art ?

Je suis sensible au deux sans pour autant m’y référer. Dans le Pop Art, il n’y a pas vraiment de détournement, mais plutôt un renversement : il s’agit surtout de sublimer en quelque sorte la société de consommation. C’est sans doute l’idée de reproductibilité et de mécanisation qui m’interroge le plus. J’aime aussi l’idée de désacraliser la notion d’œuvre unique originale. Je peux également refaire des œuvres à l’identique qui ne seront jamais tout à fait les mêmes. Mais retourner un sujet pour aller voir ce qui se cache dessous voilà qui me fascine.

« Trésors publics »Laurie-Anne Estaque
Jusqu’au lundi 19 septembre
Musée d’Art et d’Archéologie du Périgord, Périgueux (24)
www.perigueux-maap.fr