PASS CULTURE – Mieux que le chèque des grands-parents à Noël, le pass Culture ouvre un crédit de 300 euros à tous les jeunes Français et toutes les jeunes Françaises dès leur 18e bougie soufflée. Attendu impatiemment par la classe 2004, il se dépense majoritairement en librairie au point d’avoir été surnommé le « pass mangas ». Côté théâtres, quelles sont les propositions à retenir (et celles à éviter) ? Dans un contexte compliqué, le pass Culture réussira-t-il à endiguer la désaffection des jeunes ?

Rentrée difficile pour les salles de spectacle qui accusent une baisse moyenne de 40 % de leurs réservations. En première ligne, les artistes rivalisent d’inventivité pour renverser une conjoncture maussade, allant jusqu’à s’incruster, comme l’humoriste Panayotis Pascot dans un film sur PornhubTM pour faire passer le message :

« Aller voir des spectacles, c’est bien aussi ! »

Jeunes et vieux : même combat
Tous les théâtres constatent un changement profond. Véronique Salmonie, directrice de l’accueil du public au TAP à Poitiers, fait une analyse fine des nouveaux comportements des spectateurs : certains peinent à quitter leur canapé, d’autres s’avèrent réfractaires aux mesures sanitaires, et désormais, la sortie au théâtre se fait sur un coup de tête : un comportement très similaire à celui des jeunes. Et s’il est un public que les salles ont toujours eu du mal à séduire, c’est bien eux : les plus de 18 ans. Le pass Culture peut-il inverser la tendance ?

100 % de gagnants
Avec 66 000 bénéficiaires inscrits, on pourrait le croire. Car tous les jeunes de plus de 18 ans sont éligibles au pass Culture. Une fois leur anniversaire passé, une fois l’application téléchargée et leur inscription validée, ils disposent de 300 euros à dépenser en achats culturels sur l’ensemble du territoire national. Comme pour Noël, il y a un catalogue. En se connectant, Julie, lycéenne en terminale, avait l’intention d’acheter des places de concert et de spectacle. Finalement, elle a acheté du matériel d’arts appliqués, sa spécialité au bac, parce qu’elle n’a pas trouvé ce qu’elle cherchait. Car les opérateurs culturels ont la possibilité d’inscrire dans le dispositif leur propre sélection.

Géo trouvetou
Certaines salles proposent toute leur programmation, d’autres quelques dates. À Bordeaux, la Manufacture-CDCN inscrit toute sa saison, comme la scène nationale Carré-Colonnes. Le TnBA met en avant les « créations maison » mais « pas que » précise Florence Tournier-Lavaud, secrétaire générale : leur sélection de 13 spectacles va de Candide, création de Julien Duval, à Crowd de Gisèle Vienne. À Poitiers, le TAP préfère cibler : le rappeur KillASon, l’humoriste Panayotis Pascot, jeanne_dark_ de Marion Siéfert ou des concerts, laissant volontairement sur la musique un large choix représentatif du projet de la scène nationale. Tous s’y mettent peu à peu, avec des temps de réactivité plus ou moins longs, notamment dans les collectivités locales.

Sortir ensemble
Beaucoup de théâtres proposent l’offre « duo » : la possibilité de réserver deux places et venir avec qui on veut. Et ça fonctionne. La Manufacture-CDCN a constaté une cinquantaine de réservations cet été ; le TAP rajoute des places au quota initialement prévu. Certaines salles, à la manière des cartes d’abonnement cinéma, ont inscrit des packs illimités. Mais dépenser un tiers de son pass d’un coup semble a priori une assez mauvaise idée : cela revient de temps en temps à payer une offre plus chère, surtout sur les territoires où d’autres dispositifs (Carte jeune de Bordeaux ou Poitiers par exemple) existent. Le gros avantage de l’application est de géolocaliser les offres et de procéder à une recherche autour de soi. Et de comparer quand c’est possible.

Si tu n’as rien compris, appelle Virgile
« L’enjeu, c’est la diversité des pratiques : en Nouvelle Aquitaine, 80 % des réservations vont vers le livre ; on fait tout pour les amener vers d’autres domaines artistiques » : l’enthousiasme de Valentine Pommier, en charge du déploiement du dispositif dans la région, est contagieux. De jeunes ambassadeurs convaincus participent avec elle à la promotion du pass et aident ceux qui se perdent sur l’application : « Les gens connaissent le pass mais ne savent pas toujours comment ça fonctionne, explique Virgile, étudiant en biologie, ils ne savent pas toujours que les offres sont encadrées et limitées, n’ont pas idée de tout ce qu’ils peuvent faire avec et sont assez surpris de la très grande variété. »

Diagonales du trop-plein ou du trop-vide ?
Dans les grandes métropoles de la région, les jeunes de milieux aisés se repèrent mieux dans la diversité de l’offre que ceux sans repères pour naviguer parmi toutes les propositions culturelles. En milieu rural, le pass semble moins adapté. Élaboré pour inciter les jeunes à se déplacer vers les lieux culturels, les livraisons ne sont pas autorisées et les achats numériques limités à 100 € auprès d’entreprises françaises : c’est OK pour Deezer mais pas Spotify, Canal+ mais pas Netflix. Johan qui habite un village de 500 âmes aurait préféré pouvoir acheter du matériel pour écouter et faire de la musique, « et une aide à la mobilité ». Si les cours et instruments de musique entrent bien dans la liste des achats possibles, pas les micros et mixettes, ni les frais de transport.

OK Boomer et corrida
Initiative d’origine italienne, le chèque culture bénéficie désormais aussi aux Espagnols qui ont exclu les billets de corrida. À surfer en France sur l’application, on s’étonnera d’y trouver certaines pièces de théâtre sélectionnées, véhicules de clichés tenaces, faisant peu de cas les questions d’égalité homme-femme, où soubrette et mari volage tiennent encore les rôles-titres. Qu’importe semble-t-il, tant que les jeunes passent les portes des théâtres. On pourra être taxé de vieux rageux en regrettant que l’objectif soit moins celui de l’ouverture d’esprit que du porte- monnaie. Ce serait voir le verre à moitié vide : matériel d’art, instruments de musique, mangas figurent tels des butins dans les publications Instagram de ces grands ados aux lectures encore enfantines, preuve réelle du succès du dispositif.
Henriette Peplez

En pratique : https://pass.culture.fr
Disponible sur IOS et ANDROID