INNA MAAÍMURA

Ce plasticien se confronte à l’espace, interroge les qualités de la matière et de toutes ses formes possibles, explore la question des obscurités et réactive un art comme pratique critique et puissance transformatrice.

Propos recueillis par Didier Arnaudet

Pouvez-vous présenter votre démarche et ses enjeux ?
Ma pratique s’apparente à un dialogue entre ce qui relève du « poème » ou de la langue, et ce qui relève du visuel, du spatial, du sculptural ; le glissement continu de l’un à l’autre s’élabore sur des ruptures, des oppositions ou des translations. Aussi le « poème » peut-il être dit ou écrit, hurlé, chuchoté ou encore inouï, ou de pure matière sonore ; de matières lourdes, volumétriques ou d’assemblage, installé ou graphique, sans cesse spatial, dessiné ou vidéographique, pauvre, hermétique, ironique ou immatériel. Comme plasticien, tout est matière concrète ; je m’attache autant à la puissance autonome des matières, des éléments, des objets qu’à leur poétique, à leur présence brute, littérale voire pauvre. Ce qui m’intéresse, c’est l’idée de frontalité, de présence simple et de condensation de la forme. Que ce soit avec des « actions », des installations ou des peintures, les situations se répondent et s’entremêlent en un processus continu de destruction, de transformation, de reprise ou de réemploi où formes et contenus se rejouent sans cesse. Aussi, la tension qui s’exerce dans cette polarité entre la pure présence littérale et les significations symboliques culturelles mises en balance, au risque de l’ambiguïté, du brouillage ou de la contradiction, induit un écart, un certain effet de seuil ou de dispersion. Depuis quelques années, mes réflexions et créations portent sur la notion d’obscurité, la visent et la travaillent dans sa grande polysémie. À la fois comme objet de recherche et comme méthode, l’obscur (skotos) me mène sur la voie d’une logique propre au présent, logique qui maintient valides et tout ensemble les oppositions, les paradoxes, les contradictions, les apories, les ambivalences, sans aucun « dépassement » dialectique mais plutôt dans une coïncidence, une co-appartenance fondamentales. Et qui ne défont pas la tension dynamique.

Inna Maaimura, Portrait, 2011

Comment s’articulent vos deux expositions, à Périgueux et à Domme ? Dans la continuité de cette recherche artistique sur les obscurités matérialisée surtout par des installations in situ, la proximité offerte par les deux propositions d’exposition à Périgueux et Domme me permet de les lier comme un cycle de « chambres et antichambres ». En effet, dans les deux cas et lieux fort différents et spécifiques (à Périgueux, espace d’art institutionnel ; à Domme, lieux tout autres, modestes et dispersés…), j’expose des espaces clos comme autant de « chambres » intérieures ou intériorisées, symboliques ou réelles, littérales ou figurées, latérales ou principales. Il s’agit alors pour moi de mettre en regard et en question le rapport entre l’espace exposé de l’art et l’espace du politique, ouverts comme jamais auparavant, lieux de distanciation, de séparation ou de cadres ; délimitations qui définissent ces espaces comme forclos ou « lieux-dits ». Ainsi à Périgueux, l’installation unique aborde l’obscur d’un point de vue politico- théologique, ou selon la logique paradoxale contemporaine d’anéantissement de l’œuvre ou de « déposition » de nos pauvretés, de nos violences ou de nos fulgurances, quand à Domme, les chambres closes ouvrent à un espacement plus intime. Quelques signes « bio-graphiques », quelques traces ou graphèmes, évocation simple de ce qu’un artiste peut produire eu égard à « sa vie ». Mais à chaque fois, l’intériorisation travaille ce qu’on pourrait appeler une crypte.

« Inna Maaímura – Ānti – (n) Ānti »,
du samedi 5 juin au vendredi 9 juillet,
Espace culturel François Mitterrand, Périgueux (24),

« Inna Maaímura – Doma Soma Sema », du vendredi 2 juillet au jeudi 26 août,
Pas à pas Domme Contemporain (24), www.culturedordogne.fr