RENCONTRES DE CHAMINADOUR. L’écrivain secret Pierre Michon, membre du comité littéraire, et son complice de toujours Hugues Bachelot, coordinateur du festival, reviennent sur la genèse de la manifestationcreusoise, du 15 au 18 septembre, et sur le choix de Georges Bataille. L’auteur cultissime de Vies minuscules nous parle aussi d’écriture, de tocades et d’éditeurs qui ont compté. 
Propos recueillis par Henry Clemens

CHAMINADOUR OU L’EMPREINTE PIERRE MICHON

Comment sont nées ces rencontres de Chaminadour 

Pierre Michon : Hugues en avait l’idée bien avant que nous nous rencontrions. Il m’avait écrit un certain nombre d’e-mails auxquels je n’avais pas répondu (rire). Il voulait à l’époque une préface pour un livre de Marcel Jouhandeau édité en Quarto chez Gallimard.

Hugues Bachelot : C’est là que l’idée nous a travaillés d’une rencontre autour de la seule figure de Jouhandeau. Jouhandeau, fascisme et homosexualité, c’était un titre un peu provocateur ! Les Guérétois n’ont pas boudé cette première édition, c’est pourquoi nous avons continué en 2007 avec Pierre Michon. Une édition qui a réuni les frères Rolin, Pierre Bergounioux, Mathieu Riboulet, Alain Nadaud…

P.M. : Après nous avons fait Gracq. À l’époque, j’étais très actif dans le comité éditorial. 

H.B. : Aujourd’hui, tu te vantes de faire semblant d’aller à Chaminadour, mais je n’en crois pas un mot. Bataille et Leiris ont été choisis par nous deux. 

pierre michon et hugues bachelot chaminadour

Pourquoi deux auteurs ?

H.B. : Yannick Haenel proposait Georges Bataille. D’ailleurs son dernier livre, Le Trésorier-payeur, est écrit dans un esprit très bataillien. Depuis quelque temps, j’avais en tête Michel Leiris, parce que cela nous ramenait à sa relation avec Jouhandeau. Leiris lui fut présenté par Max Jacob qui fréquentait les Surréalistes de la rue Blomet. Jouhandeau venait de publier Prudence Hautechaume et ils étaient très enthousiastes, surtout Crevel et Soupault, même Breton. La correspondance Leiris-Jouhandeau vient d’être publiée chez Gallimard, belle occasion !

P.M. : J’ai souvent pensé à Bataille pour Chaminadour, mais il n’avait pas assez de réputation pour attirer les foules. Bataille fait partie de mon panthéon au même titre qu’Artaud. Leiris et Bataille sont des écrivains mais aussi des sociologues, des anthropologues, des ethnologues, des poètes… Ils croisent les disciplines. 

Pour Bataille, distinguez-vous le poète de l’écrivain ?

P.M. : C’est un écrivain complet qui balayait tous les registres. Il a fait de la philosophie, de l’anthropologie, il a écrit sur les peintres. Il a toujours eu une notoriété réservée, comme le roi disait à Azincourt, aux happy few.

Bataille a toujours eu une notoriété réservée, comme le roi disait à Azincourt, aux happy few.

Comme Gracq qui avait déjà été mis à l’honneur de ces Rencontres ?

P.M. : Gracq était plus populaire, c’était un professeur de lycée qui ne sentait pas le soufre comme Bataille ! Et puis Bataille était bibliothécaire, un peu en retrait. Il sortait de l’École nationale des chartes. Il apparaissait toujours impeccablement bien habillé mais c’était un type double, il a été séminariste par exemple, et alcoolique. Il a eu une drôle de vie. Son père avait la paralysie des grands syphilitiques. On raconte que lorsqu’il est mort dans sa paralysie, on a vu une mouche se poser sur son œil… Les gens se souviennent surtout de son exquise politesse non feinte. Il m’a toujours fasciné. Il faut lire L’Histoire de l’œil !

Comment peut-on décrire ces Rencontres ?

P.M. : C’est le premier festival littéraire creusois. J’ai beaucoup fréquenté de festivals mais je n’en ai jamais rencontré un comme celui-là. Ça tient beaucoup à la personnalité d’Hugues ! L’ambiance est à la fois extrêmement foutraque, excuse-moi Hugues, et extrêmement décontractée. Les gens les plus coincés finissent par se décoincer dans la maison d’Hugues, lorsqu’ils voient ce beau jardin, l’urbanité de cet homme qui tient ses coqs dans ses bras. Il y a quelque chose qui se passe. À Chaminadour, on s’embrasse beaucoup. Il n’y a pas cette compétition qui existe pourtant entre auteurs. 

La rivalité littéraire consiste en quoi ?

P.M. : Elle s’atténue beaucoup avec l’âge… comme l’agressivité. En ce moment, je lis tout, je suis devenu très éclectique, je n’ai plus d’a priori littéraire. Les rivalités littéraires se donnent pour prétexte une conception différente de la littérature. Alors que nous avons tous la même conception. Aussi, quand ces a priori tombent…

Entretenez-vous des correspondances avec des auteurs ?

P.M. : Je suis très proche d’Echenoz, d’Olivier Rolin, d’Énard, de Bertina, de Maylis de Kerangal… Avec Gracq on s’écrivait un peu. Il y a aussi Sollers, mais c’est presque ma génération.

H.B. : Arno Bertina dit qu’à Guéret, on a réussi à mettre en place le fameux Dialogue entre deux générations d’écrivains. Disons la bande à Michon et celle, plus jeune, d’Énard. Et ce dialogue existe peu en dehors de Chaminadour. 

ies minuscules est le seul livre que j’ai fini, intérieurement. Ce qui m’a fait un bien fou.”

Si je devais présenter Pierre Michon ?

P.M. : L’auteur de Vies minuscules

H.B. : C’est un peu succinct ! Par exemple, en ce moment je relis tes textes sur la peinture.

P.M. : C’était une tocade, mais ça ne m’a pas complètement passé. J’ai toujours des livres sur la peinture, en ce moment, c’est Rembrandt, et j’ai redécouvert Ilya Répine. Ce peintre russe qui rappelle Manet, Caillebotte. La peinture m’a fait écrire deux ou trois bouquins qui sont en fait un seul et même livre dans lequel figurent Van Gogh, Goya, Watteau, Piero della Francesca et Claude le Lorrain, et même celui des grottes préhistoriques qui apparaît dans La Grande Beune pourrait figurer… Bien que ce bouquin ne soit pas un livre sur la peinture à proprement parler mais bien plutôt un livre érotique… Il faut lire ce livre. C’est un livre efficace sur le plan érotique.

Les Onze est votre dernier livre ?

P.M. : Oui, vous vous rendez compte, c’était il y a douze ans ! J’ai des textes en cours. J’ai écrit Les Onze pour épater les historiens. Fais gaffe, les historiens ne laisseront rien passer, en fait pas un ne m’a volé dans les plumes. Il faut dire que c’était très documenté. J’ai consacré ce livre à une très courte période de l’histoire, elle est documentée au jour le jour. 

Vous documentez-vous toujours beaucoup ?

P.M. : Non, j’ai écrit Abbés en trois semaines, sans documentation. Ici, j’utilise un autre procédé. Je dis au début de chaque histoire que j’ai lu dans tel truc que tel gars faisait telle chose, alors que je n’avais quasi rien lu ! Abbés s’appuie tout de même sur un résumé, trouvé dans un livre grand public, de la Chronique de l’abbé Pierre de Maillezais. Maillezais est une abbaye en ruine quelque part dans le Poitou. Tout émane de ses écrits. Un jour un étudiant m’a envoyé un e-mail en me disant que mon livre collait parfaitement avec l’ouvrage en latin de Pierre de Maillezais qui se trouve à la Bibliothèque nationale !

Vous avez un jour évoqué un texte de jeunesse que vous souhaitiez exhumer ?

P.M. : Ah, l’histoire des Grands Dieux ! J’ai les textes, mais ce n’est pas fini…

N’avez-vous jamais parfois l’impression d’avoir fini ?

P.M. : Non, Flaubert disait que l’imbécillité consiste à vouloir conclure ! Je dis un peu ça pour me défendre. Vies minuscules est le seul livre que j’ai fini, intérieurement. Ce qui m’a fait un bien fou. À l’origine, vous savez, Les Onze devait être en trois parties mais lorsque j’ai fini les deux premières parties, je suis resté le bec dans l’eau. Et puis j’ai donné ça à Bob (mon éditeur) qui m’a dit : « Mais c’est fini ! » Cela dit, c’est plus compliqué que ça. J’avais fait une première partie en 1993, et la deuxième partie en 2008, et j’attendais que la troisième partie tombe du ciel et Bob qui était atteint d’un cancer agressif m’a dit : « Je veux le publier avant de mourir. »Il m’a juste demandé de remanier un peu le premier chapitre, pour le rendre plus lisible (rire).

H.B. : Gérard Bobillier, ton éditeur, c’était le grand ami ! 

P.M. : Oui c’est vrai, mais un éditeur qui a beaucoup compté pour moi était Pontalis chez Gallimard. C’était un homme d’une intelligence supérieure. Ensuite, il y a son parcours ; c’était un sartrien de choc, il a fait une psychanalyse avec Lacan. Je viens de lire la biographie d’un grand psychanalyste anglais qui s’appelait Masud Kahn. Ce psychanalyste scandaleux qui a fini par être viré de la société des psychanalystes anglais a été l’un des derniers amis de Pontalis. Il a eu une énorme réputation d’éditeur de psychanalystes… mais il voulait être reconnu comme un écrivain littéraire. 

“[…] Je cite Rimbaud dans presque tous mes textes, sans mettre de guillemets mais personne ne le voit !”

Le commanditaire invisible pour Vies minuscules, c’était votre mère…

P.M. : Oui, c’est un livre écrit par la mère pour me débarrasser de ma mère. Écrit avec son sentiment à elle. Ce livre lui est d’ailleurs dédié sous son nom de jeune fille. Aujourd’hui,c’est Hugues Pradier, chez Gallimard, mon commanditaire. 

Quelle est votre relation aux éditeurs ?

P.M. : Pour moi un éditeur c’est compliqué. Il faut qu’à la fois il m’impressionne et que je lui fasse un peu peur… Que nous nous impressionnions mutuellement. 

H.B. : As-tu été impressionné par Jacques Reda ?

P.M. : Oui, j’aimais beaucoup la poésie de Reda. Plus personne ne le lit, c’est un très grand poète qui aurait dû venir à Chaminadour, mais s’est décommandé au dernier moment. 

En parlant de poète, Victor Hugo est votre premier amour de jeune lecteur ?

P.M. : C’est un des premiers. On apprenait les poèmes d’Hugo à l’école. J’ai lu ce matin même à Louise La Conscience : « Lorsqu’avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,/Échevelé, livide au milieu des tempêtes,/ Caïn se fut enfui de devant Jéhovah… » Il noircissait des centaines de feuilles debout à un lutrin, tous les matins à Guernesey. Il les numérotait et les jetait par terre, ses enfants les ramassaient et il en gardait trois vers. C’est un amour qui dure, je relis régulièrement Les Misérables. 

H.B. : À propos d’Hugo, parfois tu dis ta tristesse de ne pas penser en alexandrins !

P.M. : Depuis Vies minuscules, je mets beaucoup d’alexandrins dans ce que j’écris même si ça ne se voit pas. Je regrette le temps où on écrivait des vers en latin. Ça leur foutait les rythmes dans l’esprit et il n’y avait plus qu’à continuer sur ces rythmes pour écrire. C’est mon mètre préféré en français. Mallarmé disait d’Hugo, à sa mort, il était l’alexandrin en personne. D’ailleurs le texte de Mallarmé sur Hugo s’appelle Crise de vers (rire).

De Victor Hugo on retient aussi l’homme …

P.M. : Oui pour sa posture politique… même s’il en a rajouté un peu contre Napoléon III. Il était mégalo, savez-vous qu’on a retrouvé des notes à son retour d’exil où il écrit : « Si on me propose le pouvoir, l’accepterai-je ? Oui ! » Mais personne ne le lui a proposé ! (rire) Ce n’était pas un mauvais mégalo… il avait conscience de sa grandeur. 

Pour la filiation, si on pense à Sebald ?

P.M. : Ah là là Sebald ! Je regrette de ne pas l’avoir rencontré ! C’est sûrement un des premiers à avoir inséré des photos dans ses recueils. Beaucoup le font aujourd’hui… et d’ailleurs je me dis parfois que je devrais le faire aussi. 

Avez-vous des figures tutélaires ?

P.M. : Je n’ai pas de maîtres absolus, même s’il m’arrive d’écrire des phrases comme un tel mais je n’ai pas un modèle qui revient sans cesse. Cela dit je cite Rimbaud dans presque tous mes textes, sans mettre de guillemets mais personne ne le voit ! 

H.B. : Sorte d’héritage pesant — Villon, Rimbaud, Faulkner, Artaud, Bataille, Hugo… Je lui ai dit un jour qu’il se plaignait de difficulté à terminer un texte pour une revue, qu’avec de telles figures tutélaires, cet héritage était en effet très lourd.

P.M. : Oui, il y a de ça. Je n’ai pas eu de père, et les psys disent, dans ce cas on se choisit très vite un maître, un remplaçant, et moi j’ai fait sans. Je ne sais pas comment je me suis débrouillé. Je me suis toujours méfié de l’emprise du masculin sur ma mère… et sur moi. Après, à l’âge de raison, je ne me suis pas cherché un père et je n’ai pas accompli de démarche pour me chercher un père spirituel. Quand j’ai commencé à écrire, les gens que j’admirais beaucoup étaient encore de ce monde et j’aurais pu leur faire signe, comme Bataille, mais je ne l’ai pas fait.

H.B. : Tu as tout de même envoyé Vies minuscules à Gracq !

P.M. : Oui mais le seul auteur que j’ai rencontré et qui a voulu me voir c’était Nathalie Sarraute. J’ai commis ce jour-là un impair, je lui ai beaucoup parlé de Marguerite Duras. Non qu’elle n’aimât pas Duras mais elles devaient être rivales tout de même…

Votre lien à la mythologie ?

P.M. : La mythologie m’intéresse. Si je devais écrire sur Hugues Bachelot, j’en ferais un héros grec, sûrement Pline l’Ancien. Ezra Pound a une phrase géniale que je répète souvent, il dit : « se livrer à la littérature c’est pratiquer le culte des héros ». Tous les auteurs font ça… dans Rose Royale de Nicolas Mathieu, l’auteur qui a eu le Goncourt, on devine ses références… même chez Houellebecq. 

Comment fut édité votre premier roman ?

P.M. : Vies minuscules est passé par Louis-René des Forêts, un romancier un peu oublié, qui était au comité de lecture de Gallimard. Dans ce comité de lecture, Michel Tournier faisait obstacle pour des raisons stylistiques. Il trouvait ça trop emphatique, ce qui est vrai. Il y avait aussi le poète Jean Grosjean, plus favorable, lui.

À la relecture, enlevez-vous des adjectifs ?

P.M. : Non, j’aurais plutôt tendance à en rajouter …

Vous verra-t-on à Chaminadour ?

P.M. : Je viendrai faire une incursion !

H.B. : Le samedi matin, Pierre dialoguera avec Yannick Haenel : Bataille, Leiris et nous, la passion de la peinture. Il faut donc venir aux prochaines Rencontres de Chaminadour, et lire le dernier d’Haenel, LTrésorier-payeur, n’est-ce pas ?

17es RENCONTRES DE CHAMINADOUR
« Yannick Haenel sur les Grands Chemins de Michel Leiris et Georges Bataille »
Du jeudi 15 au dimanche 18 septembre, Guéret (23). www.chaminadour.com