AKI LUMI Sous la houlette de Frédéric Lemaigre, l’espace d’art contemporain de Royan accueille l’artiste japonais avec deux ensembles hybrides réunis autour du titre « Au-delà de la troisième nature ».

Né en 1957, à Tokyo, Aki Lumi a étudié le graphisme, la photographie, le design et l’architecture au Japon sous l’influence du Bauhaus. Fondée en 1919 à Weimar, dissoute en 1933 à Berlin, cette école allemande créée par Walter Gropius a pourtant continué d’infuser son souffle vital un peu partout dans le monde. Notamment à travers l’esprit de ses membres qui, devant la montée du nazisme, se sont exilés un peu partout sur le globe : aux États-Unis, en Russie, en Afrique du Sud ou encore sur l’archipel nippon, où les réfugiés ont retrouvé des notions chères à leur mouvement.

AkiLumi – Garden 1

Penser l’art comme une unité en investissant de multiples champs d’expérimentation à la croisée des disciplines (les arts plastiques, l’artisanat et l’industrie), telle était l’ambition du Bauhaus. Chez Aki Lumi, cette porosité se retrouve dans l’utilisation d’outils variés dont la genèse nous transporte dans les années 1980. À cette époque, Aki Lumi acquiert sa première machine algorithmique. « J’étais étudiant, lorsque j’ai acheté le premier Macintosh. C’était très cher, le prix d’une voiture, mais ça me fascinait vraiment. J’ai étudié le système, le langage et le code informatique pour pouvoir modifier les programmes comme bon me semblait. J’ai cependant compris assez vite qu’il fallait envisager la machine non comme une fin en soi, mais comme un accessoire pratique à la manière d’une calculatrice. »

En l’espace de quatre décennies, le plasticien a élaboré une œuvre ambivalente qui s’articule autour de la question de l’artefact. Par le prisme de ces choses et objets d’origine artificielle, produits par l’homme, l’artiste tokyoïte explore ce qu’il nomme « notre système typiquement humain de voir le monde, avec un savoir limité ». Pour ce faire, ce Parisien d’adoption fait appel à différents outils qui embrassent aussi bien les procédés traditionnels de la photographie, les instruments de la géométrie (la règle et le compas) que les ressources informatiques de l’ordinateur. Car pour lui, « chaque outil possède une esthétique spécifique dont l’apparition et la restitution sont essentielles à [s]es images ».

AkiLumi – Garden 20

À Royan, la nouvelle exposition qui lui est dédiée rassemble des œuvres tirées de deux séries baptisées « Fracto-graph » et « The Garden ». Cette dernière rejoignait récemment les œuvres de Brueghel de Velours, Maurice Denis, Bill Viola ou encore Pierre et Gilles à l’occasion de l’exposition inaugurale que le musée Les Franciscaines à Deauville consacrait aux représentations du paradis.

Chez Aki Lumi, l’éden déroule une végétation exubérante et luxuriante. Les arbres y sont majestueux, les étendues d’eau paisibles sont nimbées par des halos de lumière filtrant à travers le feuillage… Au carrefour de la forêt et de la jungle, ces paysages n’ont pourtant aucune existence réelle. Ils résultent d’un montage synthétique combinant des centaines de photographies prises par Aki Lumi dans divers lieux ou glanés ici et là. Développés sur papier argentique, ces tirages sont ensuite découpés manuellement aux ciseaux et au cutter, puis assemblés, scannés, imprimés, débités à nouveaux, rassemblés, recollés, scannés et ce, autant de fois que nécessaire.

« Je répète ce processus plusieurs fois tout en utilisant à chaque étape l’ordinateur pour modifier ces photocollages en fonction de ce que je souhaite obtenir. Cette méthode me permet d’éviter d’obtenir un photomontage digital classique qui serait trop plat. En répétant ces allers-retours de l’analogue au digital, j’obtiens une profondeur complexe des images et de leur matière. »
Anna Maisonneuve

« Aki Lumi – Au-delà de la troisième nature », jusqu’au dimanche 14 novembre,
Captures-espace d’art contemporain de Royan, Royan (17). www.agence-captures.fr