Grands dynamiteurs des comics dans les années 1980, Frank Miller et Alan Moore n’ont pourtant pas été les seuls à faire figure d’artificiers en chef du médium. Jusque-là artisan doué travaillant autant chez Marvel que chez des indépendants, Howard Chaykin a l’opportunité au début des années 1980 de créer une série

de science-fiction chez un second couteau, l’éditeur First. Profitant d’une liberté manifeste, l’auteur s’embarque dans une dystopie dépeignant une société sécuritaire et ultralibérale avec une indéniable vista prophétique. Sous son vernis de pulp à l’ancienne, American Flagg ! dézingue la SF à papa et signe un véritable pamphlet radical aussi bien dans sa forme que dans le fond.

Le héros, Reuben Flagg, mâle alpha chéri de ses dames et ex-acteur devenu un superflic, se met à douter de son patriotisme quand il commence à ouvrir les yeux sur le monde dans lequel il vit. Cauchemar post-reaganien quadrillé par des corporations géantes et intrusives et placé sous le règne totalitaire des « trademarks », médias de masse et pub tv omniprésents, l’univers d’American Flagg ! contient bien son lot de pin-ups, de bastons et même un chat qui parle, mais c’est dans sa dimension satirique que le brûlot de Chaykin impressionne encore à la lecture aujourd’hui.

Sous le contrôle du « Plex », la Terre est devenue un bordel écologique et géopolitique sans nom (on apprend d’ailleurs que l’Ukraine a été achetée), et soumise aux ravages systémiques des gangs et d’autres groupes politico-religieux armés, une violence mise en scène et monétisée désormais comme un spectacle, véritable opium du peuple.

Pour mettre en dessin sa charge digne d’un Guy Debord pop, Chaykin imagine sa propre grammaire narrative, un écheveau déroutant de dialogues, de voix off, d’onomatopées mécaniques, une marqueterie complexe pleine de couleurs fluo flashy rose, bleu, jaune qui rend ce pamphlet ironique bien plus pertinent et fun que toute la bibliographie à messages du pontifiant Bilal. Boje moï 
NT

American Flagg !
Howard Chaykin
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laurent Queyssi Urban Cult