HEADS. Jusqu’à la fin du mois, la Démothèque, à Périgueux, accueille un florilège de photographies de la scène rock indépendante internationale. Un témoignage éblouissant signé Pierre Ouzeau, en charge désormais de la direction artistique et du pôle opérationnel de l’Agence culturelle Dordogne-Périgord.

Propos recueillis par Marc A. Bertin

Quels premiers souvenirs marquants de concerts ?

Ma famille est « liée » au monde du spectacle. Le premier mari de ma sœur était Benoît Lafosse, fils de Roger Lafosse, fondateur du festival Sigma à Bordeaux. Par son entremise, j’ai eu accès à une quantité de concerts, d’expositions, de pièces de théâtre, de performances principalement aux entrepôts Lainé. Le concert de Klaus Nomi m’a particulièrement frappé.

Par ailleurs, la sœur de Benoît Lafosse était mariée à Nounours, organisateur mythique de grands concerts à Bordeaux, principalement à la patinoire Mériadeck, où j’ai pu voir aussi bien Iron Maiden, The Cure, The Stranglers, Kid Creole & The Coconuts (dont je conserve un souvenir ému…), Peter Gabriel ainsi qu’un récital d’Yves Montand avec mes parents. Nounours avait organisé une date de Pink Floyd place des Quinconces à Bordeaux. Il m’abreuvait de posters format Abribus qui tapissaient les murs de ma chambre d’adolescent. Je me revois aussi passant mon temps à coller des stickers de l’album Feline des Stranglers sur tous mes cahiers. Grâce à eux, outre les concerts, j’ai pu accéder surtout à l’envers du décor. Les coulisses étaient un monde à part, inaccessible pour le tout commun

Et les concerts à Périgueux ?

C’était principalement dans des cafés et des bars parce que dans les années 1980 et 1990, il n’y avait pas de salle dédiée au rock. J’étais membre d’une association – Some Produkt –, dont j’ai été également président pendant plusieurs années. Nous avons longuement milité auprès d’Yves Guéna puis de Xavier Darcos pour que la ville se dote enfin d’une salle digne de ce nom. C’est ainsi qu’est né le Réservoir, devenu plus tard le Sans Réserve.

À la fin des années 1980, début des années 1990, je naviguais entre Périgueux et Bordeaux où je suivais mes études en arts plastiques tant à l’école des beaux-arts qu’à Bordeaux 3. J’allais principalement au Faucon maltais, à Talence, et au Jimmy, à Bordeaux. Voilà où j’ai fait mes universités.

« Je suis témoin de l’émergence de cette scène rock indépendante française, témoin d’une époque où chaque ville avait sa propre scène, ses propres formations, ses propres labels, ses propres fanzines. »

Périgueux, en revanche, c’était plutôt la vie associative, le bénévolat. Je suis témoin de l’émergence de cette scène rock indépendante française, témoin d’une époque où chaque ville avait sa propre scène, ses propres formations, ses propres labels, ses propres fanzines. C’est aussi bien Burning Heads que Thugs, New Rose que Black & Noir, City Kids que Real Cool Killers, Thompson Rollets et Scuba Drivers à Périgueux… À Bordeaux, il y avait mon chouchou, Kid Pharaon, immense songwriter dont j’ai particulièrement apprécié la période avec The Mercenaries. Tous ces groupes ont à un moment ou un autre joué à Périgueux.

Et la photographie dans tout ça ?

Elle a toujours été présente. C’était certes lié à mon parcours dans les arts visuels et les beaux-arts, mais j’avais une attirance naturelle pour ce médium ; j’ai notamment passé le concours de l’école d’Arles, où j’ai été admis mais que je n’ai pas suivie.

Par ailleurs, j’ai eu l’opportunité de travailler à l’agence de Sud Ouest à Périgueux en tant que photographe et localier. Au bout d’un an, j’ai obtenu ma carte de presse. J’étais officiellement journaliste dans les années 1990 et bénéficiais d’un accès privilégié aux concerts même si j’avais déjà mes entrées et mon propre réseau. J’ai pu donc tracer dans toute la région pour écumer les salles et les concerts.

Quel était le but premier de photographier toute cette scène ?

Il se trouve qu’un bon nombre de formations avait alors constamment besoin de matériel pour communiquer, assurer leur promotion. J’ai fait ça naturellement, sans la moindre rémunération et, de toute façon, je n’en voulais pas ! Je passais mes dimanches dans la chambre noire de l’agence de Sud Ouest à développer des clichés et faire des retirages.

J’ai aimé sincèrement prendre ces photos de concerts comme d’autres plus « posées ». Certains clichés ont même eu le bonheur de figurer sur des albums, que ce soit Maniacs, Head Cleaner, Real Cool Killers ou Drive Blind.

J’avais un simple boîtier EOS Canon et de très bonnes optiques. Je travaillais avec des pellicules 400 que je poussais à 3000 ISO. En plus de 30 ans, j’ai accumulé 5 000 négatifs, mais cela ne représente à peu près que le quart des concerts que j’ai pu voir…

« Je n’avais pas plus envie de partager ou de publier dans la presse nationale. Ma fierté, c’était d’être dans les fanzines. »

L’exercice n’était-il pas plus simple ?

Effectivement, à l’époque, il y avait une plus grande facilité à prendre des clichés d’un groupe français ou étranger tel Fugazi. Tout cela était bien plus simple, on pouvait avoir un accès direct, y compris backstage. Je me pointais comme une fleur sans avoir fait la moindre démarche. J’ai pu prendre The Afghan Whigs le plus naturellement du monde dans leur loge à la Rock School Barbey. Il faut dire aussi que l’esprit fanzine regroupait alors cette scène indé qu’elle soit française ou internationale ; tout ceci nous rapprochait. Les fanzines étaient alors liés à la musique et à la BD. C’était une culture majoritaire. Je n’avais pas plus envie de partager ou de publier dans la presse nationale. Ma fierté, c’était d’être dans les fanzines.

« À l’époque, il y avait une plus grande facilité à prendre des clichés d’un groupe français ou étranger tel Fugazi. »

Et maintenant ?

Je me suis replongé dans ces archives et j’accroche des photocopies de très grande qualité au Confort Moderne, à l’occasion des Universités d’été du fanzine, ou à la Démothèque à Périgueux. Certaines photos sont demandées et connaissent une nouvelle vie. Par exemple, pour la biographie Hey You !, signée Guillaume Gwardeath et Sam Guillerand, et consacrée aux Burning Heads, une photo de Thomas, qui n’était ni sourcée ni identifiée, s’est avérée être la mienne après de longues recherches !

Aucune envie d’éditer une sélection pour produire un ouvrage ?

Peut-être ? J’ai des souvenirs heureux tel le festival de Fontenay-le-Comte avec Jesus Lizard, Hoodoo Gurus. On rentrait sans souci, le boîtier à la main, on pouvait prendre des photos sur scène, on pouvait également prendre le public, la fosse, le slam, le pogo. Parfois, j’étais seul. C’était aussi une époque sans portable ni appareil numérique. Aujourd’hui, depuis le fond d’une salle, on ne voit que 500 bras levés tenant un portable à la main. Et on se retrouve avec la même image souvent de très mauvaise qualité. J’ai arrêté aussi en raison de ça : le passage au numérique. Et puis, grâce à cette activité, je suis devenu professionnel de la culture donc mon temps à y consacrer a été moindre, même si je continue de me rendre à des concerts.

Pourquoi la Démothèque ?

Un choix en résonance avec l’esprit de l’époque, celui du rock indépendant alternatif et des lieux associés. Bernard était évidemment désireux d’accueillir ces photos. De toute façon, tout ça s’est fait dans l’improvisation la plus totale, l’été dernier, à l’invitation de la Fanzinothèque de Poitiers. On verra pour la suite. Je n’ai aucun plan de carrière, aucune projection.

Pourquoi HEADS ?
Ce sont mes têtes à moi : Burning Heads, Talking Heads, Lemonheads. Au singulier, c’est le titre du premier album de Jesus Lizard

« HEADS », Pierre Ouzeau, jusqu’au jeudi 30 septembre, La Démothèque, Périgueux (24).
demotheque.wixsite.com/demothequ