SYLVAIN CREUZEVAULT – Après Les Démons, le metteur en scène clôt son temple bâti à Dostoïevski par Les Frères Karamazov, présenté à La Coursive. À Brive et Tulle, c’est son adaptation courte et plus informelle du Capital et son Singe qui est présentée. Autour d’une table de banquet.

LES FRERES KARAMAZOV
LES FRERES KARAMAZOV

Déjà programmés dans la région, à Limoges et Brive-la-Gaillarde, en 2021, Les Frères Karamazov arrivent à La Rochelle avec les échos dithyrambiques d’une fraîche tournée parisienne, au théâtre de l’Odéon. Le dramaturge aux accents si politiques (Notre terreur, Le Capital et son Singe) a trouvé le chemin d’une adaptation équilibrée, entre le souffle de sa troupe rompue à l’improvisation et l’écriture de plateau, et une mise en scène efficace, sobre, presque sage pour le bonhomme. Dans un décor dépouillé modulable, fait de blanc et d’ouvertures, de slogans politiques en grandes lettres et d’accessoires, les 1 300 pages de Dostoïevski, traduites par André Markowicz, s’avalent en 3h15 – avec de bonnes coupes ! – portées par l’énergie d’une troupe de douze interprètes.

La méthode Creuzevault semble ici à son apogée. La bande de comédiens fidèles triture le texte, coupe,transforme la langue, se l’approprie, improvise, jusqu’à lui rendre vie. Sans excès d’actualisation aucune, mais dans une intemporalité qui fait sens, ici, maintenant. La pièce commence par un meurtre, celui du père. « De ces pères dont on ne rêve pas », précise Creuzevault, tant Fiodor, joué par un brillant Nicolas Bouchaud, est monstrueux, tyrannique, menteur et bouffon. Un poison vivant pour ses quatre fils : Aliocha, le plus jeune d’entre eux, naïf et pieux ; Ivan, l’intellectuel athée ; Dimitri, le volubile jouisseur ; et Smerdiakov, le fils illégitime. Comment résister à un tel père ? Qui l’a tué ? Ne sont-ils pas tous coupables ? Dans un déferlement de joutes verbales où se côtoient le sacré et le profane, la vérité et le mensonge, l’intimité et la grande histoire, Creuzevault tire aussi du côté du burlesque cette grande fable métaphysico-comique.

LES FRERES KARAMAZOV
LES FRERES KARAMAZOV

Loin de la Russie dostoïevskienne, les acteurs de sa compagnie Le Singe se retrouvent aussi en Corrèze pour un banquet théâtral. Creuzevault n’est-il pas artiste associé de la scène nationale L’Empreinte depuis sa création ? Dans Banquet Capital – version plus légère et condensée du Capital et son Singe –, ils réunissent les spectateurs pour un grand dîner politique (on y mange tous ensemble à la fin, d’ailleurs !), et nous transportent dans le Paris de la révolution de 1848.

Autour de la table, au retour des manifestations qui ont renversé Louis- Philippe et mis en place la IIe République, on retrouve Louis Blanc et Alexandre Martin, deux membres socialistes du gouvernement provisoire, mais aussi l’insurrectionnel Auguste Blanqui, ou le député socialiste Armand Barbès. Ici, le banquet se régale de dialectique et des bases du Capital de Karl Marx, pourtant loin d’être publié (il ne le sera qu’en 1867). Mais, peu importe, le théâtre permet ces anachronismes. Puisant aux sources marxistes, décryptant cette pensée naissante en marche, les acteurs bataillent, éructent, expliquent, débattent avec truculence et joie. Même si tous finiront en prison, Creuzevault préfère nous convier à la facette irradiante de la bataille des idées, à ce qui fait corps et énergie, utopie et communauté. 
Stéphanie Pichon

Les Frères Karamazov, d’après Fiodor Dostoïevski, adaptation et mise en scène de Sylvain Creuzevault
Du mercredi 13 au jeudi 14 avril, 19h, La Coursive, La Rochelle (17)
www.la-coursive.com/projects

Banquet Capital, d’après Le Capital de Karl Marx, mise en scène de Sylvain Creuzevault
Samedi 23 avril, 11h et 19h, théâtre de Brive, Brive-La-Gaillarde (19)
sn-lempreinte.fr