TRENTE TRENTE

Le festival retrouve l’hiver, les parcours urbains et les formes hybrides, courtes, étranges. Voici quatre raisons de s’engouffrer dans la programmation touffue – trois semaines durant ! – et de se laisser porter par un art performatif qui dérange, déplace et dévie.

Une ouverture brésilienne
Il est des pièces marquantes. C’est le cas de la Samba du nègre fou – O Samba do crioulo doido — de Luiz de Abreu, performance iconique brésilienne depuis sa création en 2004. Un homme nu, monté sur des bottes argentées, drapé dans le drapeau brésilien, embrasse les stéréotypes de la représentation du corps noir dans une samba qui expose les marges et les corps périphériques. Critique de la condition des identités racisées et gay, ce solo appuie sur les clichés – carnaval, exotisme, érotisme – pour mieux en moquer les inconscients racistes. Cela fait longtemps que Luiz de Abreu ne danse plus cette pièce physiquement engagée, qui lui a valu de si nombreuses situations critiques – et dangereuses – au Brésil. Il l’a passé à Calixto Neto – ancien interprète de Lia Rodrigues ou de Mette Ingvartsen mais aussi chorégraphe – non sans le prévenir : « Avant d’être une histoire politique, ce solo est une histoire d’os, de muscles et de transpiration. » En commençant le festival par cette pièce choc, Trente Trente réaffirme sa volonté de proposer un art qui dérange et percute sans détours.

Olivier de Sagazan et Arnaud NANO Méthivier © Didier Carluccio

Des intimités exposées
Le corps et l’intime servent de fil rouge à cette édition 2022, annonce Jean-Luc Terrade. Et effectivement, la plupart des 29 spectacles programmés s’y rapportent parmi lesquels le dernier solo de Leïla Ka, révélation chorégraphique depuis son Pode ser (présenté d’ailleurs à Trente Trente et joué depuis plus de 70 fois) où elle affirmait une identité multiple. Cette-fois-ci, en chemise de nuit, elle incarne la rébellion d’une femme qui reprend son existence en main, complétant sa trilogie de petites formes autour de la construction de soi. Côté théâtre – et il n’y a pas tant que ça de forme théâtrale dans ce Trente Trente – le comédien Yacine Sif El Islam crée Sola Gratia pour raconter l’agression violente et homophobe qu’il a subie à Bordeaux avec son compagnon. De cet événement traumatique a surgi un cri de colère et de rage, récit sincère et sans filtre qui questionne la place de l’intime dans l’art. Nadia Larina, chorégraphe russe installée à Bordeaux avec sa FluO Company, plonge aussi dans les souvenirs des trois protagonistes (deux danseurs, un musicien) de Every Drop of My Blood, – dont elle présente une étape de création – pour porter une prise de parole politique, plastique, intensément engagée corporellement contre toute hétéronormativité.

Des échappées sauvages
Le véritable ADN de Trente Trente ne se tient pas tant dans la boîte noire que dans ces parcours urbains un peu speed, où les spectateurs passent d’une forme courte à l’autre, enfourchent vélos ou s’engouffrent dans une navette pour la prochaine proposition. Les anciens marchés couverts – Lerme et Chartrons – sont devenus des incontournables de ces pérégrinations, qui concentreront encore le coeur du festival les deux derniers week-ends de janvier. L’édition 2022 a déniché deux nouveaux lieux : la galerie BAG – boulangerie-librairie-galerie hype bordelaise – qui proposera deux soli, les 26 et 27 janvier, celui de Sophie Dalès, danseuse bordelaise (Love Me Tomorrow), et la nouvelle création de Mathieu Ma Fille Foundation, Dans ma chambre épisode 03, avec sa façon si singulière et personnelle de faire cirque, théâtre et radio à la foi. Rue du Loup, l’hôtel de Ragueneau, où logeaient les anciennes archives municipales, sera ouvert deux soirs, pour la seule représentation de Isolés en tant que motifs, réunissant des artistes de la scène bordelaise autour de Denis Cointe et du poème Blanc sur noir, de Jean-Christophe Bailly qui sera d’ailleurs présent la veille, en ce même lieu, pour une rencontre publique.

Des courts sous chapiteau
L’Agora à Boulazac accueille depuis plusieurs années des soirées circassiennes aux formats courts, dont le succès ne se dément pas. Aux côtés des créations de Jani Nuutinen et de la Cie 7 bis de Juan Ignacio Tula, deux sorties de résidence donneront à voir des valeurs montantes du cirque contemporain. Jérôme Galan et son tout petit format (10 minutes) jouera avec des sangles dans Nartiste, pendant que le duo composé par Marie Jolet et Julien Vadet, En outre, rebattra les cartes de l’exercice du porté acrobatique. Marie porte Julien, et rien que ce déplacement de rôles ouvre de nouveaux espaces créatifs. La biennale Un chapiteau en hiver, accueillera aussi deux créations hybrides et musicales : celle d’Olivier de Sagazan, maître performer de l’argile avec le musicien Arnaud NANO Méthivier autour de la figure du clown – De la sainte face à la tête viande – et celle de Bad Assalam et Sylvain Julien, reliant musique orientale et art des derviches tourneurs.

Stéphanie Pichon

Trente Trente, 19es Rencontres de la forme courte dans les arts vivants,
du mardi 18 janvier au jeudi 10 février.
www.trentetrente.com