LES ZÉBRURES D’AUTOMNE

Hassane Kassi Kouyaté a pris la direction des Francophonies, à Limoges, après le départ à la retraite de Marie-Agnès Sevestre. Ces 36es Zébrures d’automne – le nouveau nom du festival – réunissent des artistes de tous les continents autour d’une langue multiple, riche, chargée d’histoires. Cette édition se veut de « transition » vers un projet plus populaire, ouvert sur la ville, et sur un public de tout âge. C’est aussi la première fois que les Francophonies sont dirigées par un artiste de la francophonie.

Propos recueillis par Stéphanie Pichon

Le pire n’est pas (toujours) certain de Catherine Boskowtiz – D.R

Avec quelle expérience avez-vous pris la direction des Francophonies en Limousin, au 1er janvier 2019 ?

Je suis metteur en scène, comédien, conteur. J’ai dirigé d’autres festivals dans le monde et j’ai été directeur de la scène nationale de la Martinique. Depuis ma première venue aux Francophonies, en 1986, j’ai fait presque toutes les éditions, sauf trois. Je crois qu’on peut dire que je connais un peu ce festival, ce qu’il est. Je suis en mesure de le défendre.

Que représente pour vous ce festival ? 

C’est pour moi le lieu des rencontres. Moi qui suis originaire du Burkina Faso, c’est là que j’ai rencontré pour la première fois des Congolais, des Libanais, des Tunisiens, des Suisses romands et des Belges. Il y a une diversité de propos, de manières de s’exprimer, c’est extraordinaire. Quelqu’un n’écrit pas de la même manière au Liban, au Congo, au Sahel, n’a pas les mêmes urgences. Cette rencontre permet de nouvelles manières de dire le monde. C’est aussi un lieu de découvertes, car il est rare, dans le paysage occidental, d’entendre ces écritures et ces voix. Ce festival est un creuset pour la francophonie, et une manière de connaître un peu l’histoire de ces peuples.

Vous avez tout de suite changé de nom, pour parler des Francophonies – des écritures à la scène…

Je trouvais le nom restrictif, trop porté sur le temps du festival alors qu’on fait toute l’année un travail énorme autour des auteurs : il y a la maison d’écriture, les Zébrures de printemps, un travail de lecture, un travail avec l’Éducation nationale, l’université, les associations, le pôle francophone. J’ai donc dit : enlevons le mot festival, et appelons cela « les Francophonies » – au pluriel –, « des écritures à la scène », pour bien évoquer tout le processus. Dans ce titre, je voulais aussi évoquer toute la pluralité et les possibles des formes. Il m’a paru important de dissocier les événements : les Zébrures d’automne, autour des créations avec des metteurs en scène et chorégraphes, et les Zébrures de printemps avec un accent sur l’écriture et la maison des auteurs, qui rappelle que ce festival a révélé les grands auteurs francophones dont on parle aujourd’hui. 

Vous évoquez cette 36e édition, comme un festival de transition. Vers quelle direction vous orientez-vous par la suite ? 

Je veux qu’on soit essentiellement un festival de création, mais aussi de la première enfance. Je veux aussi travailler par zone géographique : l’année prochaine l’accent sera mis sur l’Afrique, en 2022 sur l’Asie et le Moyen-Orient, en 2023 sur le Québec et la Wallonie. Ces thématiques géographiques ne seront pas exclusives, mais représenteront 60 à 70 % de la programmation. Et puis je tiens à ce qu’on soit un lieu de création, qu’on ait le temps d’accompagner les projets sur le long cours.

Pourquoi vouloir faire un focus sur l’enfance ?

Plus que le jeune public, je voudrais avant tout que tous les publics soient pris en compte. Je veux équilibrer la programmation et diversifier les lieux de monstration, pour que le maximum de public soit touché, tout en gardant une exigence artistique. Il y aura des spectacles dans des théâtres mais aussi dans l’espace public. Nous souhaitons inventer d’autres lieux. 

Comme ce nouveau QG, à la caserne Marceau ?

Je voulais un vrai siège populaire avec un P majuscule, mais sans populisme, un lieu ouvert à tous, un lieu de vie réel. Ayant connu le festival depuis 1986, j’ai vu son évolution, et notamment celui de son QG. On s’est retrouvé depuis quelques années dans cette maison sous petit chapiteau. On y était, de mon point de vue, à l’étroit. La Caserne sera un lieu de rencontres entre le public, les artistes, les programmateurs. Il y aura des débats, des animations, des soirées à thème, des endroits pour jouer à la pétanque, au ping-pong… Et puis cette longue nuit francophone, pour terminer. 

Il y a aussi cette grande déambulation pensée par l’artiste martiniquaise Josiane Antourel, Rituels vagabonds, pour ouvrir ces Zébrures d’automne… 

Oui, désormais chaque festival commencera par une création participative et finira toujours par une nuit francophone. Nous avons le souci d’inscrire davantage le festival dans son territoire.

Avec les remous autour du Tarmac, à Paris, les Francophonies endossent-elles une nouvelle responsabilité vis-à-vis de la création artistique francophone ?

Oui, et je dirais, « malheureusement ». J’aurais été heureux de ne pas avoir à combler les manques. Je pense d’ailleurs que les Francophonies doivent et peuvent être un projet encore plus ambitieux.


AU PROGRAMME… 

La musique occupe une place de choix dans cette première édition sans Marie-Agnès Sylvestre avec en guest star le blues jazz caribéen du trio Delgres, mais aussi le maloya en version théâtralisée, la soirée acadienne, les voix et percussions de San Salvador ou les deux soirées « un instrument, une voix », dialogues entre musiciens et comédiens. 

En danse, deux soli de Seydou Boro et d’Auguste Ouedraogo, mais aussi un ballet métissé de Chantal Loïal sur la scène de l’Opéra. 

Mais puisque d’écriture il est question, la programmation fait la part belle aux créations théâtrales. Pour les habitués, revoici Martin Bellemare, auteur québécois acoquiné cette fois-ci au metteur en scène Jérôme Richer, dans Coeur minéral, ou Sonia Ristić, auteure croate, qui a travaillé avec Astrid Mercier et sa compagnie martiniquaise sur Pourvu qu’il pleuve. 

Que peut la langue dans ce monde en tensions ? Tout, nous répondent les artistes invités : raconter les vies ballottées comme dans Le pire n’est pas (toujours) certain, conte surréaliste de Catherine Boskowtiz entre Thessalonique et Bobigny, replonger dans la Grande Histoire aussi douloureuse soit-elle dans Jours tranquilles à Jérusalem de Mohamed Kacimi et Jean-Claude Fall, questionner le théâtre même entre Bénin et Suisse dans La Fin du monde évidemment, rendre hommage à la force des langues dans Étranges étrangers, de l’Israélien Joshua Sobol. Cette session intense – une centaine d’artistes – se terminera en une grande nuit francophone faite de récits, d’accents, de rires, de musique. Dans le concret de la multiplicité des voix chère à Hassane Kassi Kouyaté.

Les Zébrures d’automne,du mercredi 25 septembre au samedi 5 octobre, Limoges (87).

www.lesfrancophonies.fr