POUCE !

Pour sa 9e édition, le festival de danse jeune public propose 10 spectacles, 37 représentations et quelques leçons d’anatomie. Genoux, bouche, mains, pieds. Les membres s’agitent avec poésie et curiosité. Revue de pièces qui auscultent et ré-ar-ti-culent le corps.

Anatomie : n.f. « Menu détaillé du corps, fournissant le vocabulaire extrêmement varié de son dedans et de son dehors et traitant tout autant des formes, des contenus que des mécanismes de ladite machine », nous rapporte le Dictionnaire fou du corps, livre illustré par la géniale Katy Couprie, qui décide d’aborder pour les enfants l’anatomie du côté de l’humour et du fantasque mais non sans rigueur scientifique. Ce qui lui permet, par exemple, de passer de l’anus à l’aorte, avant d’arriver au plus incongru août : « mois où le corps est le plus chaud, enfin, par chez nous ». Ce détour livresque n’est pas sans lien avec la manière dont les chorégraphes s’emparent de la question anatomique dans cette édition de Pouce ! Car l’enfance est ce temps par excellence de l’observation, de la découverte, de l’apprentissage et de l’expérimentation des possibilités de son corps.

À genoux
La chorégraphe Ana Rita Teodoro a consacré toute une collection de pièces de danse joliment intitulée « Délirer l’anatomie », dont Plateau, dédiée au genou et présentée à La Manufacture dans sa version jeune public. Pour cette danseuse portugaise, l’anatomie est « cette discipline qui coupe le corps en morceaux et le nomme pour mieux l’étudier. Ce projet me permet de le renommer et de donner au corps une fonction poétique ».
C’est-à-dire non pas s’attacher à une partie pour l’isoler du reste, mais bien élargir son potentiel et en faire surgir mouvements et images dérivées. En duo avec Marcela Santander, elle explore les possibles de l’articulation qu’est le genou sur une bande sonore faite de crissements d’insectes et de sons estivaux. « J’ai tenté de réfléchir à ce que signifie plier les genoux, ce qu’il représente pour nous. Lorsqu’on s’agenouille, c’est pour rentrer dans un autre espace : regarder les insectes, communiquer avec Dieu, lutter ou se soumettre à quelqu’un. C’est aussi une articulation très sensible, qu’on évoque souvent parce qu’il nous fait mal. Alors Plateau est une pièce qui recherche le soin. »
La pièce instaure un dialogue entre les deux corps, fait de jeux et de manipulations, d’imbrications et d’observations, qui, malgré son rythme lent et étale, absorbe les enfants.

Langage du corps
La pièce Tchatche, de la compagnie étantdonné, commence elle par un focus sur les pieds, les tibias et les genoux. Deux paires de jambes s’animent sans tronc visible, se séparent, s’approchent et se rencontrent. Ce Tchatche résonne comme l’écho lointain de Papotages, qui, en 1999, lançait la carrière de Frédérike Unger et Jérôme Ferron. Une pièce destinée au jeune public – à l’époque cela n’était pas si fréquent en danse contemporaine – qui visait à faire dialoguer les parties du corps entre elles.
Tchatche reprend ce même principe avec deux jeunes danseurs, Amélie Jousseaume et Anthony Mezence. Venus du hip-hop, danse urbaine de la dislocation et de la dissociation par excellence, ils jouent des pieds, des mains, de la tête et des bras pour générer la rencontre et un langage corporel parlant. L’anatomie devient capacité d’expression et de communication.
« Avec Tchatche, on ne veut pas seulement faire parler les parties du corps, mais transmettre aux enfants aussi que leur corps dit des choses, précise Jérôme Ferron. Finalement, comme dans les échanges verbaux, le corps peut parler avec gentillesse, rudesse, et cela est rapidement perçu par les autres. »

Déshabillage
D’anatomie, il n’est pas directement question dans Le Bain de Gaëlle Bourges, mais plutôt du dévoilement du corps des femmes. La chorégraphe se penche sur la nudité des belles alanguies au bord de l’eau, devenues tableaux, soit Diane au bain d’après François Clouet et Suzanne au bain du Tintoret, deux peintures du xvie siècle.
Attachée dans son oeuvre chorégraphique à dérouler le fil historique de la représentation du corps des femmes dans l’art, elle conte ici – pour le jeune public – des mythes lointains en voix off, soit la métamorphose d’Actéon en cerf rapportée par Ovide, et le procès des vieillards ayant espionné Suzanne, dans l’Ancien Testament.
Trois jeunes performeuses passent par le truchement de poupées de plastique qu’elles déshabillent et manipulent, trempent dans des bassins minuscules. Avec son sens de la narration et les gestes et chants de ses danseuses, Gaëlle Bourges décortique le corps nu féminin, et la construction de sa visibilité. Et, comme Katy Couprie appelant à une « visite savante et ludique à l’intérieur du corps », allie subtilement jeu d’enfants miniature et savoir esthétique.

Stéphanie Pichon

Pouce !, festival de danse jeune public,
du mardi 11 au vendredi 21 février,
Nouvelle-Aquitaine.
www.lamanufacture-cdcn.org

Tchatche, Cie étantdonné, dès 6 ans,
jeudi 13 février, 19h,
espace culturel Treulon, Bruges (33).
www.espacetreulon.fr

Plateau, Ana Rita Teodoro, dès 6 ans,
jeudi 13 février, 19h,
La Manufacture CDCN, Bordeaux (33).
www.lamanufacture-cdcn.org

Le Bain, Os/Gaëlle Bourges, dès 6 ans,
jeudi 20 février, 20h30,
Les Colonnes, Blanquefort (33).
www.carrecolonnes.fr