On a beaucoup parlé de la situation « catastrophique » des festivals et des tourneurs, sans oublier celle des salles de concert, mais s’est-on interrogé sur le sort des maisons de disques ? Et, plus encore, sur celui des étiquettes indépendantes ? L’an prochain, si Dieu le veut, Talitres célébrera ses 20 ans. En attendant, son fondateur Sean Bouchard passe à table. En bonus, un track by track en 10 mesures pour le plaisir de refaire l’histoire.

2020 aura-t-elle été un cauchemar supplémentaire pour l’industrie du disque ?

2020 aura été une année cauchemardesque pour un certain nombre de structures. Mais, avant tout, l’année finissant aura été une vraie tannée pour nombre de personnes, toutes générations confondues. Économie et réflexion sociale se doivent d’être intimement liées, et c’est avant tout vers ces personnes que mes pensées se tournent. L’industrie du disque aura été très largement chahutée par ce foutu virus. Elle était déjà assez moribonde, elle vit actuellement une nouvelle secousse majeure. Je doute que nous soyons arrivés au bout du tunnel. Et quand on ajoute à cette crise sanitaire l’arrêt de la Cour de justice européenne qui coupe à la serpe le budget global des aides financières allouées à la production musicale, et plus dernièrement encore, les sérieuses problématiques liées au pressage de vinyles, cela fait beaucoup pour une seule industrie.

Qui va mordre la poussière ? Les indépendants ? Les majors ? Les disquaires ? Les tourneurs ? Les festivals ? Ou tout simplement les artistes ?

Cela fait des décennies que l’on enseigne aux étudiants le fait que les professions qui composent l’industrie musicale sont non-cloisonnées, poreuses, interconnectées, donc dépendantes les unes des autres. C’est le moment idéal pour voir si ce ne sont là que de beaux discours. La liste ci-dessus n’avait pas vocation à être exhaustive mais il conviendrait de compléter quelque peu celle-ci : les distributeurs, les médias, les éditeurs musicaux, etc. Une très grande partie de la filière souffre bien évidemment de la situation actuelle. Il n’est pas nécessaire d’être devin ni d’avoir fait de très longues études en sciences économiques pour percevoir que les structures déjà fragiles avant la crise sanitaire risquent de tomber inexorablement et dramatiquement du mauvais côté. Et ce n’est pas revêtir les habits d’un oracle que d’affirmer que les structures qui résisteront le mieux sont celles qui sauront faire preuve d’une capacité d’adaptation, de réflexion, de coopération, de solidarité, d’imagination et de remise en question ; les structures qui, depuis de nombreuses années, œuvrent pour diversifier leurs activités, réorientent certains choix, redessinent certaines stratégies. Bien sûr, certaines entreprises indépendantes risquent d’aller droit dans le mur (des ressources financières qui s’amenuisent au fil des mois, une trésorerie rachitique, un épuisement psychologique) mais, a contrario, nos charges fixes limitées, notre souplesse, notre capacité de mobilisation et de travail, nos identités artistiques, nos histoires sont des atouts indéniables. Il reste qu’à terme toutes les entreprises dont l’activité principale est l’organisation de concerts risquent de mordre un peu plus la poussière que les autres. En tant que label, notre activité est fortement impactée mais elle n’est pas nulle. Un festival qui annule une édition peut devoir travailler une année à vide avant d’espérer un avenir meilleur. Cela ne va pas régler tous les problèmes, et cela n’est pas une solution souhaitable pour de nombreuses sociétés, mais malgré toutes les critiques et les réserves que nous pourrions avoir, nous avons encore la chance en France d’avoir un soutien financier public fort. C’est heureux ! Alors sans doute le plus simple serait de retourner la question : à quelles structures cette crise va-t-elle profiter ? Nous avons déjà, en partie, la réponse.

Sean_Bouchard

« À quelles structures cette crise va-t-elle profiter ? Nous avons déjà, en partie, la réponse. »

Confiner pousse-t-il le public à acheter – peu importe le support – des disques ?

Le confinement peut s’avérer être un révélateur de la place que revêt la culture dans notre quotidien. La culture est-elle un bien essentiel ? Si l’essence de l’Homme est de vivre, si l’on écarte les besoins fondamentaux qui nous gouvernent (manger, se loger, se vêtir…), chacun aura ensuite sa propre vision des biens qui lui semblent essentiels ou superflus. Et c’est très bien ainsi. Se confiner, c’est se borner à une activité quelconque unique et restreinte, c’est rester dans sa chambre. En période de confinement le public a besoin d’être rassuré, d’être conforté dans son environnement familier. Il a aussi besoin de compenser cette période de disette par des lectures, des écoutes, donc potentiellement un peu plus d’achats de livres et de disques. Reste à savoir si l’environnement dans une telle période est propice à la découverte, à la curiosité et donc à l’achat de nouveautés. Nous avons depuis mars un soutien formidable du public. De nombreuses personnes nous ont acheté des disques sur la boutique du label, ils ont complété leur catalogue Talitres en explorant des disques sortis il y a de nombreuses années. C’est formidable, c’est un bel acte militant. Merci ! 

« Il faudra apprendre à faire durablement non pas sans tournée mais avec des tournées différentes, des lieux et des circonstances de diffusion différents. »

Continuer de publier des albums a-t-il encore un sens lorsque les sorties ne sont pas suivies de tournées ?

Publier des albums aura toujours du sens. Je demeure éminemment attaché à ce format. Un album n’est pas une simple succession de titres, ce sont des chapitres agencés qui se parlent, se répondent ou s’ignorent. Publier des albums a du sens, reste à savoir comment on peut conjuguer chute vertigineuse des ventes, coûts de production pas toujours compressibles, raréfaction des médias, exigence artistique et, ô luxe suprême, soutien de l’émergence. Il faut apprendre à faire différemment. Cela n’est pas nouveau et nous commençons à être sacrément rodés. Il faudra apprendre à faire durablement non pas sans tournée mais avec des tournées différentes, des lieux et des circonstances de diffusion différents. Je doute qu’à terme nous puissions retrouver une situation similaire à ce que nous avions avant cette crise sanitaire.

D’ailleurs, comment travaille-t-on un disque en cette période sans queue ni tête ?
On travaille les projets avec la certitude absolue que notre métier de producteur phonographique est d’aller de l’avant, que nous devons donner vie, malgré toutes les incertitudes actuelles, à ces enregistrements. Nous avons beaucoup déconstruit ces derniers mois, et sans doute avons-nous beaucoup perdu, mais jamais nous n’avons mis à terre les projets que nous souhaitions ardemment défendre. Nous avons souvent œuvré avec l’infime espoir de voir nos efforts se concrétiser. Nous avons décalé des sorties de disques, constaté l’anéantissement d’opportunités promotionnelles, reprogrammé maintes fois des concerts et des tournées (jusqu’à quand ? et tiendront-elles ?). Tabula rasa ? Pas véritablement. Les bases nouvelles, si tant est qu’elles existent, ne sont pas plus stables et ne garantissent aucunement des lendemains sereins. A contrario, cela ne signifie pas non plus que notre horizon semi-lointain ne délivrera pas son lot de joies et de satisfactions. Dans cet océan d’incertitude, il faut travailler les sorties de disques avec un militantisme renforcé. Il faut agir sur tous les fronts : soutenir nos distributeurs, les disquaires indépendants, les quelques grandes surfaces spécialisées qui défendront nos esthétiques, favoriser autant que possible la vente directe, s’ouvrir plus encore à l’international. Il faut aussi agir via tous les supports, physiques ou numériques, tous les canaux qui nous en laisseront l’opportunité. Et sans doute encore plus primordial : travailler notre identité, notre spécificité et notre différence. Un label indépendant n’est pas qu’une collection de références que l’on enfile sur une corde pour en faire le collier le plus joli possible. C’est un discours, des écrits, une image, une éthique, une subjectivité revendiquée, des choix appréciés ou non.

« Malgré tous les beaux discours de l’époque, je n’ai jamais pensé que le streaming était l’avenir doré de l’industrie musicale. »

L’arnaque sans nom du streaming met-elle ou non une noix de beurre dans les épinards ?

Soyons honnêtes, le streaming met chez Talitres un peu plus qu’une noix de beurre dans les épinards. Mais restons calmes, cela n’est pas non plus une motte savoureuse que l’on nous délivre chaque mois. Malgré tous les beaux discours de l’époque, je n’ai jamais pensé que le streaming était l’avenir doré de l’industrie musicale, et que grâce à cette nouvelle technologie et à ce nouveau mode de consommation, nous allions tous, allégrement, sortir la tête de l’eau. Je ne sais pas qui a pu être aussi dupe au sein de notre fâcheuse filière, mais si certains l’ont été, ils mériteraient de retourner faire joujou dans la cour. Évidemment, le taux de redevance par stream est insuffisant et mériterait d’être très largement revalorisé. Il faut bien évidemment basculer vers un modèle de paiement centré uniquement sur l’utilisateur (le user-centric) afin que chaque artiste soit rémunéré en fonction de son nombre de streams directs. Ce que Deezer a d’ores et déjà enclenché, pas Spotify & co. Quid de la participation des majors du disque au capital des plateformes de streaming ? C’est le triste reflet d’un pan de notre société. Voilà ce contre quoi il faut lutter : cette incessante tendance à la concentration et à la centralisation des pouvoirs.

L’aventure de la cagette culturelle se poursuivra-t-elle ?

Oui car c’est une belle aventure. Cela fait plusieurs années que nous cherchons à créer des ponts avec d’autres domaines d’activités (culturels ou non). J’ai toujours aimé les voyages, j’ai toujours apprécié découvrir de nouvelles cultures, mais plus les années passent, plus j’ai le sentiment qu’il faut aussi raisonner localement (ce qui ne signifie pas un repli sur soi) et plus j’ai le sentiment que l’indépendance est le maître mot. Collaborer avec d’autres producteurs indépendants d’Aquitaine a du sens car cela permet un échange, une ouverture, une transversalité qui nous manque parfois. Nous partageons une certaine philosophie de nos métiers, une certaine éthique, une certaine volonté de l’artisanat noble et du travail bien fait. À l’approche des fêtes de fin d’année, nous proposons ainsi une cagette culturelle plus garnie et ouverte à deux nouvelles collaborations : Château La Botte avec une bouteille de Fine Bordeaux (eau-de-vie élaborée grâce à une double distillation et un vieillissement en fûts de chêne) et l’artisan chocolatier Hasnaâ qui propose des tablettes 100 % transformées, de la fève à la tablette, directement à Bordeaux. Et toujours les fidèles : Château Brethous « Cuvée Prestige, 2015 » ; éditions Agullo avec Héros secondaires de S.G. Browne; Cornélius Yôkaidô de Shigeru Mizuki et Utagawa Hiroshige ; un grand format de la brasserie Terko et la trilogie des labels, Vicious Circle (Shannon Wright ou Calc), Platinum Records (Bikini Machine ou Harvey Fuqua) et chez Talitres, Motorama.

Confiant pour la suite ou bien élaborant de nouvelles stratégies ?

Les deux vont de pair. On a besoin d’être confiant pour élaborer de nouvelles stratégies et on a besoin de nouvelles stratégies (et de perspectives) pour être confiant. N’oublions pas que nous sommes une entreprise, et que comme toute entreprise nous nous devons d’avancer, de prendre des décisions, de prendre des risques, de faire des erreurs (pas trop quand même), en un mot nous nous devons d’entreprendre. Faire le dos rond et attendre que cela passe en espérant des jours meilleurs serait une erreur fatale.


LE TRACK BY TRACK

The National
Murder Me Rachael
Sad Songs for Dirty Lovers (2003)

C’était un beau pari de commencer Sad Songs for Dirty Lovers par Cardinal Song. Un titre tout en langueur qui se retrouve habituellement en seconde partie d’album. Un peu plus loin Murder Me Rachael, ce titre rageur qui couve toute l’ambition de la formation. J’ai une grande admiration pour l’abnégation dont a fait preuve The National en début de carrière. Ils avaient la volonté de porter au plus haut leur projet et n’hésitaient pas à consentir des sacrifices pour cela. Être label indépendant, c’est chercher à mettre sous les feux de la rampe des artistes émergents. Certains sont malheureusement harponnés par d’autres écuries. C’est ainsi, il y a bien trop à dire sur ce mercato permanent (et pas toujours bien mené) qui s’opère au sein de l’industrie musicale. Concernant The National, leur départ fut une déchirure, mais en un sens inexorable.


Flotation Toy Warning
Donald Pleasance
Bluffer’s Guide to the Flight Deck (2004)

J’ai toujours eu une prédilection pour les longues chansons. Bien sûr ce titre est l’une des pierres angulaires du catalogue du label. Récemment, en écoutant le nouvel album de The Apartments, je me disais que le dernier titre The Fading Light formait avec Donald Pleasance et Gustavo (Mark Kozelek & Jimmy LaValle) une extraordinaire trilogie. C’est une merveille de titre qui nous entraîne dans ses boucles et ses méandres, son doux spleen et son onirisme. La composition s’ouvre progressivement et c’est d’une beauté foudroyante.


That Summer
Handling with Care
Clear (2005)

J’étais en contact avec David Sanson alors qu’il était rédacteur en chef musique à la revue Mouvement. Il appréciait les signatures du label et, cherchant une maison de disques, m’avait fait parvenir un exemplaire des derniers enregistrements de son projet musical That Summer. Clear délivre un voyage sensoriel, une traversée musicale en clair-obscur tout à la fois pastorale et urbaine.


Swell
South of the Rain and Snow
South of the Rain and Snow (2008)

Swell est intimement lié à un séjour montréalais. En 1994, j’y réside quelques mois pour un stage de fin d’études. Les disquaires sont nombreux, les salles de concert tout autant. Le trio vient de sortir 41. Je suis totalement envoûté par ce groupe, ces sonorités, cet esthétisme. Je me souviens avoir vu aux Foufounes Électriques un plateau de rêve : Madder Rose & Swell. Lorsque fin 2007 j’ai commencé à échanger avec David Freel et que nous avons décidé quelques mois plus tard de collaborer, j’ai bien sûr considéré qu’il y avait une certaine forme de logique derrière tout cela.


The Walkmen
Canadian Girl
You & Me (2008)

Ah… les Walkmen. Cela restera toujours un groupe terriblement sous-estimé. Quels musiciens ! You & Me est, à mon sens, le sommet discographique du quintet ; un disque d’une grande cohérence. Il faut écouter et réécouter On the Water, In the New Year, Red Moon et ce Canadian Girl pour comprendre qu’on tient là des morceaux qui resteront. Ce romantisme, cette urgence retenue, cette mélancolie et cette tension, voici ce qui fait le sel de grandes chansons.


Emily Jane White
Victorian America
Victorian America (2009)

Emily Jane White a contribué à donner une nouvelle vigueur au label. Avant Victorian America, paru fin 2009, son premier album, Dark Undercoat, avait mis un terme à deux années de doutes profonds et d’envie d’aller voir ailleurs. 2005 avait été un cru formidable : The Wedding Present, Piano Magic, Idaho, The Organ, That Summer, Early Day Miners. Que faut-il de plus ? L’année avait été une vraie réussite avant d’apprendre le dépôt de bilan de mon distributeur français : une perte financière considérable suivie d’un scepticisme durable quant à la nécessité de mener une telle entreprise. Il a donc fallu de longs mois pour que nous puissions redresser le gouvernail et repartir avec un nouvel élan. Dark Undercoat fut un succès à bien des égards et le début d’une belle collaboration avec la musicienne californienne.


Le Loup
Go East
Family (2009)

J’ai parfois le sentiment que nous avons manqué quelque chose avec Le Loup. Le « nous » n’est pas forcément identitaire ici. La carrière du groupe fut trop courte, leurs problématiques familiales ou financières trop contraignantes. Nombre de nos artistes nord-américains ont une plus grande reconnaissance en Europe que chez eux. Lorsque que les musiciens venaient en Europe, nous échangions régulièrement sur leurs conditions de tournée aux États-Unis : un accueil rudimentaire, une logistique brinquebalante, des cachets miséreux. Cela n’est bien sûr pas valable pour tous les projets, mais là encore il faut reconnaître les conditions d’accueil formidables que nous avons en France. Je ne suis pas pour un État trop interventionniste, mais à l’inverse un libéralisme effréné peut s’avérer terriblement destructeur. 


Frànçois & The Atlas Mountains
Moitié
Plaine inondable (2009)

Je suis très attaché à l’épure de ce morceau, c’est d’ailleurs là que Frànçois me touche le plus. Friends et Moitié sont deux titres gorgés d’une douce poésie. C’est un ami, Florent Mazzoleni, qui m’avait transmis le CDr de Plaine inondable. J’avais tout de suite été touché par la tendre fragilité qui s’en dégageait, par cet onirisme singulier, cet imaginaire pop ouvert aux quatre vents.


The Apartments
What’s Left of Your Nerve ?
Drift (2010/2017)

J’avais découvert Drift et par la même occasion The Apartments, lors de sa sortie via le label New Rose en 1992. Et il faut rendre hommage à ce mythique label français. Au-delà de sa musique bouleversante, j’ai un profond respect pour Peter Milton Walsh. Ce respect n’a rien d’étouffant, il est libre, sincère, et je pense réciproque. Il y a chez Peter une élégance de l’âme, une malice et une grâce chargée d’une noire mélancolie. What’s Left of Your Nerve ? est un titre, qui, au-delà du songwriting intemporel, dégage une fougue et une merveilleuse énergie contenue. Nous devions organiser une longue tournée européenne à la suite de la parution du dernier opus In & Out of the Light. L’histoire en a, pour l’instant, décidé autrement.


Idaho
Weigh It Down
You Were a Dick (2012)

Il y a toujours chez Jeff Martin cette élégance délicate, ce temps suspendu, ces compositions qui naviguent entre lumière et clair-obscur, douceur et déchirure. La musique de Idaho est douloureuse et fragile. Douloureuse car éphémère, et c’est sans doute bien ainsi que la musique doit être, fragile car éminemment profonde, éminemment en nous.