L’exposition photographique sur Dieter Rams au Goethe Institut comme le cycle de conférences au Madd de Bordeaux démontrent explicitement la place fondatrice de l’Allemagne dans l’histoire internationale du design industriel. 

De la fameuse chaise bistrot n°14 de Michael Thonet à Peter Behrens et la firme AEG, du Deutscher Werkbund aux deux écoles, le Bauhaus (1919-1933) et l’école d’Ulm (1953-1968) qui ont modélisé l’enseignement du design industriel, l’Allemagne est exemplaire dans l’alliance créée entre les arts et l’industrie. 

L’oeuvre du designer Dieter Rams (né en 1932) transmet cette histoire. Proche de l’école d’Ulm, sa collaboration étroite avec la firme Braun, de 1953 à 1997, en est un témoignage colossal. Nombreux sont ceux et celles qui ont côtoyé et utilisé ses objets électroménagers et électroniques. Radio, rasoir électrique, projecteur de diapositives, grille-pain, tourne-disque, chaîne hifi, mixeur, moulin à café, presse-citron, la liste est longue. Il a su donner aux objets domestiques une expression fondée sur des formes simples et pures, des géométries élémentaires, un graphisme rationnel et des surfaces planes qui les dégageaient d’une encombrante expressivité.

Le photographe Florian Böhm porte un regard attentionné sur son oeuvre en créant un lien subtil entre les archives de la marque Braun et la maison privée du designer. À travers ses photographies1 qui saisissent les détails d’une situation (le bureau, les meubles d’archives, des objets personnels) ou les détails d’un objet Braun (une couleur, une ligne, un mot suffisent pour indiquer la fonction spécifique d’un bouton ou d’un variateur), il met l’accent sur l’engagement fondamental du designer. Défendre l’éthique du Good Design – Die gute Form – et par le fait, participer à la beauté domestique d’un environnement durable. « Omettre le superflu, disait-il, pour accroître ce qui est important. Un produit bien dessiné devrait être le plus neutre possible, laissant place à la libre expression de ceux qui utiliseront cet objet. »

Parallèlement, après la Seconde Guerre mondiale, le design en RDA n’oublie pas son passé. C’est ce que démontre l’exposition « Shaping everyday life ! Bauhaus modernism in the GDR », dont vient témoigner Florentine Nadolni, directrice du Centre de documentation de la culture quotidienne en RDA, à Eisenhüttenstadt. 

De nombreux designers formés au Bauhaus ont poursuivi leur oeuvre avec les industries du verre, du plastique, de l’automobile, etc. Certaines de ces productions sont iconiques : de la Brabant à l’horloge universelle sur l’Alexanderplatz, des services de table empilables de Wilhelm Wagenfeld, en verre, en faïence ou en mélamine, aux pots à café de Margarete Jahny, sans négliger les formes graphiques modernistes. La typologie des objets renvoie à un design où « l’utile » et « pour le grand nombre » restent les principes moteurs élaborés au Bauhaus et par les créateurs du Mouvement Moderne. La vision sociale d’une production est mise en exergue à travers une approche fonctionnaliste où ce qui doit fonctionner, c’est à la fois l’objet dans son utilisation, mais aussi la « machine » industrielle qui le produit. Se dégage de ces productions une esthétique du simple et du pratique, auxquelles les préoccupations contemporaines environnementales liées au durable donnent une nouvelle lecture. 

À cette même époque, en 1958, naît à Essen Axel Kufus. En héritier de cette histoire, il va construire une approche critique. Chef de file du nouveau design allemand dans les années 1980 (alors que la Memphis en Italie, exposée à l’heure actuelle au MADD, semait le trouble), la remise en question du fonctionnalisme en vigueur l’avait conduit à créer le mouvement Utilism International avec Jasper Morrison et Andreas Brandolini. Ils se faisaient critique, non sans humour et paradoxe, de la gute Form comme but et comme vision hégémonique d’un style international. Son système d’étagère FNP (1989) pour l’entreprise Holger Moormann, modulable et adaptable, est un best-seller. Il accompagne ses productions d’un enseignement régulier depuis 1993, à l’université du Bauhaus, et maintenant à l’Université des Arts – Udk – à Berlin. Sa méthode de création et de transmission ouvre un univers du possible, fort de filiations dont il est invité à faire le récit. 

Jeanne Quéheillard

1. Photos issues du livre sur Dieter Rams : As Little Design as Possible, Sophie Lovell, Phaidon, 2011, 2019

« Dieter Rams vu par Florian Böhm », jusqu’au samedi 24 janvier 2020,
Goethe Institut, Bordeaux (33).
www.goethe.de/bordeaux

Cycle sur le design en Allemagne #1 : « Les objets de la RDA », rencontre avec Christian Gauber, historien au Centre de documentation de la culture quotidienne en RDA, jeudi 14 novembre, 19h, MADD, Bordeaux (33).

Cycle sur le design en Allemagne #2 : « Rencontre avec le designer Axel Kufus », jeudi 28 novembre, 19h,
MADD, Bordeaux (33).
madd-bordeaux.fr

© FLORIAN BÖHM from the Phaidon book Dieter Rams: As Little Design As Possible