UTOPIA SAINT-SIMÉON

Ici se tenait un vrai tas de merde, contemplant une place sordide, où trônait une triste colonne, magnifiée par le tag mythique « Les corbeaux du Reichstag ». Puis, vint un faux complexe mais vrai cinéma, qui fête ses déjà 20 ans. Un acteur désormais majeur de la vie culturelle métropolitaine, toutefois, loin d’être en odeur de sainteté malgré son passé consacré. Vu que la nostalgie, c’est bon pour les mauviettes, la nouvelle garde – Vincent Erlenbach et Nicolas Guibert – prend la parole ; le taulier Troudet préférant boucler la Gazette ou lire un polar en écoutant Wilco. Tentative de tordre le cou, une bonne fois pour toutes, à l’antienne de Godard (« Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma ») pour comprendre cette singulière histoire.

Propos recueillis par Marc A. Bertin

Vitrail à l’origine de l’image d’Utopia de Bordeaux – D.R

À l’origine ?

Vincent Erlenbach : Dans chaque lieu où se crée un Utopia, il y a une envie de faire autrement dans un lieu atypique et une intention esthétique. Avignon, Saint-Ouen, Toulouse ont mis du temps à trouver leur équilibre. Le choix de Bordeaux résulte à la fois d’une réflexion – ici, dans un lieu abandonné, jadis église, puis parking, on peut y arriver – et d’un coup de coeur en 1996. En résumé, les fondateurs historiques – Anne-Marie Faucon et Michel Malacarnet – sont arrivés sur un coup de poker mais forts d’une expérience remontant aux années 1970. La construction fut un truc fou relevant du miracle : on a tout cassé, tout vidé pour obtenir une espèce de coquille vide mais fidèle à la structure originelle. En outre, bâtir 5 salles, à l’époque, c’était une première, mais l’exemple toulousain démontrait que l’on pouvait envisager un système de circulation des films et monter une programmation stratégique. L’accueil des riverains, lui, fut plus que bienveillant car hormis le Saint-Georges, il n’y avait rien. Cette place ne revêtait aucun attrait touristique ni culturel. À notre arrivée, une dynamique a vu le jour tant sur la place que pour le quartier. Une circulation naturelle s’est créée et certains riverains font visiter le cinéma.

Il est peu dire que vos relations avec la Ville de Bordeaux furent longtemps houleuses…

Nicolas Guibert : Ni le projet, ni le format n’ont été calculés par la mairie, ni la Gazette, ni l’ambition, ni la philosophie. Utopia est né en dehors de toute bénédiction municipale. Cela ne va pas dans son sens car Utopia, ce sont des débats, une autre vision de la politique, de la société, de la citoyenneté. Or, vingt ans plus tard, c’est encore à fleur de peau. Nous sommes toujours critiques vis-à-vis de la politique culturelle menée, préférant notre travail avec les associations. Le litige sur les fameuses taxes de parking s’est réglé en justice. Ici, on a un modèle d’économie sociale, donc on discute préalablement pour savoir ce que nous devons acquitter et quel montant. L’économie du cinéma est par essence protégée. On a fait valoir nos droits.

Le dialogue est enfin rétabli, non ?

V.E. : Nos relations sont quasiment nulles alors que nous sommes tout sauf fermés aux collaborations avec les institutions comme ALCA Nouvelle-Aquitaine1. Après, chacun trace sa route et la porte reste ouverte. Ça s’est fait sans eux, ça continue sans eux. Et, par ailleurs, on accueille les festivals Musical Écran et FIFIB2, soutenus par la mairie.

Chose étonnante, vous ne gérez pas le café et donc ne réalisez aucun chiffre d’affaires avec cette activité. Cela ne constitue-t-il pas un manque à gagner dans une économie de plus en plus fragilisée ?

V.E. : Le café, c’est pas notre truc. On en boit, mais on n’en fait pas commerce. L’économie d’un cinéma, ce ne sont pas les recettes annexes, mais l’exploitation des films. C’est aussi une conviction : refuser de marger en vendant du pop corn. Pareil pour la publicité. On maintient cette rigueur janséniste. On privilégiera toujours une bande-annonce à un écran publicitaire car nous défendons une certaine idée du cinéma. Néanmoins, la combinaison du cinéma et du café a participé et participe à l’appréhension du lieu.

Quelle est donc cette « certaine idée du cinéma » ?

N.G. : Quand tu bosses à Utopia, c’est que le cinéma a changé ta vie à un moment donné de ton existence. Et c’est valable pour toutes les générations impliquées. La salle de cinéma, c’est le lieu du commun, on y fait une expérience. C’est important aujourd’hui comme hier. Voilà la conviction. Le cinéma offre autre chose car c’est un outil de contestation et de réflexion. Notre idée est aussi portée par la Gazette. De même que ce travail de fond mené avec le monde associatif. Qui, 4 fois par semaine, propose des soirées thématiques ou des projections suivies de débats ?

Que signifie être un cinéma indépendant en 2019 ?

N.G. : Aux yeux des gens, l’indépendance est une notion totalement invisible. Jadis, notre souci, c’était d’obtenir la copie d’un film. Aujourd’hui, le combat, c’est de montrer que les films sont vivants. Telle est notre tâche, mais c’est peu ou pas identifié. À Bordeaux, dans la tête des gens, Utopia est là pour l’éternité, or chaque jour est une prise de risque. Ça ne roule jamais. D’aucuns ne viennent plus, persuadés que vogue le navire, or nous sommes tout le temps en alerte. Le défi quotidien, c’est de ne pas ronronner.

V.E. : Nous sommes indépendants grâce aux tickets. Nous bénéficions, par ailleurs, de subventions, accordées par le CNC3, au titre des trois labels Art et Essai : Répertoire, Recherche et Découverte, Jeune Public. Nous recevons également des subventions du réseau Europa Cinémas4 dont nous sommes membres. Toutefois, nous devons affronter l’appétit des gros circuits de distribution qui s’accaparent notre vivier naturel, notamment sur la VO. Un film fragile à 40 entrées par séance chez nous tombe à 20 voire moins chez eux, mais peu leur importe. Donc, en résumé, c’est toujours tendu.

La donne n’a-t-elle pas fondamentalement changé ? Comment tenir un petit commerce de quartier à l’heure d’internet et du streaming ?

N.G. : Les pratiques ont évolué, cependant nous avons la conviction d’une carte à jouer. Les plateformes sont complémentaires et nous n’enregistrons pas une baisse de fréquentation dramatique. Nous multiplions les séances scolaires, de 3 ans aux lycéens. C’est positif, encourageant car ce public reviendra forcément. Pour nous, la salle et le partage sont fondamentaux. Comme un vinyle ou une représentation théâtrale. L’expérience est unique.

V.E. : Prenons un exemple. Avec Parasite, Palme d’or au dernier festival de Cannes, Bong Joon-ho dépasse le million d’entrées en France, obtient le plus gros succès de l’histoire en Corée du Sud et cartonne aux États-Unis. Okja, produit en 2017 par Netflix, on ne connaît pas les audiences de diffusion… Le public désire une programmation subjective car il est biberonné par des bandes-annonces qui ne lui parlent plus ! Il faut impérativement parler d’autre chose, d’où l’importance des textes dans notre Gazette. Elle parle peut-être moins à certains, mais, au moins, on y opère et défend des choix.

Façade en 1997 – D.R

La cinéphilie, c’est fini, non ?

N.G. : Faux ! Les rétrospectives attirent du public et le cinéma de « patrimoine » marche encore. Durant l’été 2018, la rétrospective consacrée à Ozu a rempli la salle 1 tous les jours. Je serais curieux de connaître les statistiques de streaming sur la manière dont on regarde un classique, ça doit être chaotique. Le cinéma reste un art total dont l’aventure est loin d’être finie.

Quel est votre public ?

V.E. : Évidemment, en premier lieu, rendons-lui hommage, l’enseignante retraitée, sociétaire de la CAMIF5. Néanmoins, la diversité de notre programmation séduit tous les publics, des jeunes lycéens aux familles. On a aussi notre clientèle de quartier, des habitués qui savent que nous gardons longtemps un film à l’affiche. Bon, on a du mal avec les étudiants. Là, clairement, on lutte face à une offre culturelle gratuite qui distrait cette catégorie. Mais quand il y a un relai, grâce aux enseignants, ça roule. Notre vivier est populaire sans distinction de classe. 

N.G. : N’oublions pas celles et ceux qui ne sont pas de notre bord politique mais qui nous disent avec fierté quand ils sont venus. Et surtout, on a encore le cinéphile qui vient tous les jours bouffer de la pellicule ; le plus discret voire le plus invisible. On a la chance de posséder un beau socle incroyable.

Bon, et ces 20 ans ?

N.G. : Un beau mélange. Des avant-premières : Atlantique de Mati Diop, Grand Prix du jury au dernier festival de Cannes, le 16 septembre ; La Fameuse Invasion des ours en Sicile de Lorenzo Mattotti, le 26 septembre. Mais aussi Le Traître de Marco Bellocchio ou Sorry We Missed You de Ken Loach.

V.E. : Trois semaines avant ce week-end festif, du 27 au 29 septembre, nous proposons le cycle « 20 ans, 20 films ». Soit un film emblématique, choisi par l’équipe et présenté chaque jour par nos soins, histoire de défendre les auteurs qui nous touchent. Bertrand Grimault, lui, concocte non seulement un programme spécial Monoquini à base de pellicules et de nitrates d’argent, mais aussi un double feature déviant Lune noire.

N.G. : Le 27 septembre, on envahit la place Camille-Jullian avec une série de concerts – Mostafa El Harfi, Lord Rectangle, la chorale La Volière – accompagnée par une projection sur la façade du cinéma de dessins réalisés en direct par Vincent Perriot et Guillaume Trouillard. Une vraie première pour nous que l’on souhaite comme un bal populaire.

V.E. : Dis, tu allais oublier la cuvée en édition limitée de notre vin rouge bio, réalisée par le Château Canet. Une bouteille ornée de notre emblématique blason !

S’est-on tout dit ?

N.G. : Ici, c’est notre base. Nous ne rêvons pas d’extension en centre-ville ni de participer à la future structuration de la rive gauche. Nous continuerons d’ouvrir l’oeil sur ce qui bouge, à l’image de Musical Écran, qui nous permet de capter un public qui ne vient pas souvent chez nous. Mais, plus que tout, nous tenons à garder ce contact privilégié avec la société, dont les associations. 

V.E. : Un aspect loin d’être anodin : depuis 20 ans, la moitié de nos entrées, ce sont les abonnements.

  1. Agence Livre Cinéma Audiovisuel en Nouvelle-Aquitaine.
  2. Festival international du film indépendant de Bordeaux.
  3. Centre national du cinéma et de l’image animée.
  4. www.europa-cinemas.org
  5. Fierté du 79.

Les 20 ans d’Utopia, du vendredi 27 au dimanche 29 septembre, Utopia Saint-Siméon, Bordeaux (33).
www.cinemas-utopia.org/bordeaux