MYTHOLOGIES – La nouvelle création d’Angelin Preljocaj, sur une musique originale de l’ex-Daft Punk Thomas Bangalter, constitue le point d’orgue de cette rentrée avec une tournée de plus de 30 dates. Premier lever de rideau de la saison à Biarritz, puis étape automnale à l’Opéra de Limoges. Cette pièce, constituant l’aboutissement du partenariat liant le Ballet Preljocaj et l’Opéra de Bordeaux voici 4 ans, réunit 20 danseurs, 10 de chacune des deux compagnies. Entretien avec Romain Dumas, chef assistant à l’Opéra de Bordeaux, qui a épaulé le musicien pas tout à fait comme les autres.
Propos recueillis par Sandrine Chatelier

La genèse de Mythologies remonte à 2019…

Thomas Bangalter était à un moment de sa vie où il désirait écrire pour orchestre et éventuellement travailler en collaboration avec un opéra. C’était une convergence d’envies. À la base, Angelin Preljocaj voulait un mélange d’acoustique et d’électronique, un peu comme ce qui s’était passé pour la BO de Tron, mais Thomas l’a orienté vers une musique totalement acoustique. S’il a fait exploser son groupe dans le désert, c’est que l’electro, c’était fini ! [Rires].

Mythologies 1ere – crédit Sandrine Chatelier – Olivier Lombardi, Romain Dumas, Emmanuel Hondré, Preljocaj, Eric Quilleré, Bangalter

Comment avez-vous été amené à travailler sur cette pièce ?

Thomas ne connaissait ni l’écriture ni l’orchestre symphonique. Il avait besoin qu’on le guide. En novembre 2020, grâce à ma double casquette de compositeur et de chef d’orchestre assistant à l’Opéra de Bordeaux (2019- 2022), on m’a proposé de l’épauler, de l’initier à l’orchestre dans son fonctionnement musical mais aussi humain. Avec toutes les problématiques d’écriture. Et il y en a beaucoup !

La partition a été écrite par Thomas Bangalter ?

Oui, c’est vraiment lui ! Et je le guidais. Car souvent, il y avait des problèmes de registre ou d’éléments impossibles à exécuter. Par exemple, une phrase trop longue pour un instrument à vent qui ne permettait pas au musicien de reprendre son souffle ; ou chez les cordes, des enchaînements de notes malhabiles. Thomas a énormément travaillé, lu des traités, étudié l’harmonie. Il a une oreille assez exceptionnelle et des intuitions de musicien très justes mais qu’il ne savait pas forcément concrétiser pour un orchestre. On a essayé d’accoucher ça ensemble.

« La musique de Mythologies est de Thomas, évidemment. »

Comment s’est passée la première séance de travail avec l’ONBA ?

En février dernier, on a fait deux séances de lecture en laboratoire avec les musiciens. Thomas a pu comprendre plein de phénomènes incompréhensibles tant que l’on ne les a pas expérimentés. Comme la corrélation entre le caractère que l’on veut donner à un passage et le poids que l’on met dans l’orchestration ; la charge donnée notamment dans les cuivres ou les percussions ; la hauteur à laquelle on fait jouer les instruments et la place que cela va prendre dans l’espace. Bref, toutes les données d’organisation sonore d’un orchestre. Sa partition a encore évolué pendant trois mois. Avec toujours des allers-retours avec moi, puis Angelin qui est entré dans la danse à partir de mars. Il a alors davantage façonné la forme de la musique afin d’y intégrer la donnée de la dramaturgie en chorégraphie. Angelin a proposé une organisation un peu différente de la musique, comme il fait avec tous les compositeurs, pour construire un spectacle global. La partition comporte 21 numéros.

Vous pourriez co-signer la musique ?

Je prends souvent l’exemple de La Flûte enchantée. Elle est signée Mozart mais on sait maintenant que l’œuvre a été écrite avec son librettiste Emanuel Schikaneder. La musique de Mythologies est de Thomas, évidemment. Mais avec ce ping-pong que l’on a fait aussi longtemps d’abord à 2 puis à 3, c’est un peu notre bébé à tous !

Un autre gros travail fut l’édition de la partition pour l’orchestre…

Oui ! Le bibliothécaire de l’Opéra, Jean-François Vacellier, a produit un travail gigantesque. Il a été extrêmement flexible pour faire évoluer la partition. Thomas a été présent avant la première au Grand-Théâtre de Bordeaux le 1er juillet. On a alors beaucoup progressé sur la musique et l’interprétation. Quand tout le monde a été réuni, la partition s’est inscrite dans la physicalité. Auparavant, les danseurs travaillaient avec une bande numérique. À partir de ce moment-là, on y a instillé la vie.

La danse a-t-elle changé quelque chose à la musique ?

Non, cependant Thomas a composé des choses dansantes, avec une rythmique. Il y a aussi des passages composés en nappes, avec des textures un peu mystérieuses qui n’avaient rien de dansant. Comme dans Les Gorgones. Mais Angelin les a transcendés avec sa danse via une proposition radicalement différente : sur une musique très calme et très planante, il a composé un duo très virtuose de danseurs. Pour moi, ce décalage entre les deux a créé quelque chose de vraiment original !

Quelles étaient vos exigences à tous les trois ?

Thomas est attaché aux équilibres sonores au sein de l’orchestre. Que les plans soient bien définis. Angelin fait beaucoup de remarques sur la façon dont sonne l’orchestre. Lui aussi a une idée très précise de la façon dont le son se relie au ressenti, or, sa perception n’est pas forcément la même que celle de Thomas ou de moi. On se dispute… gentiment ! On discute beaucoup. D’où les debriefings interminables après les répétitions, entre une et deux heures, pour essayer de creuser nos intuitions. Mais c’est très bien car cela permet d’avancer. C’est la maïeutique. On fait une création, donc on sait ce que l’on veut faire. On ne sait pas vraiment jusqu’où on peut aller, mais on veut aller le plus loin possible ! Les rencontres artistiques de cette nature sont nécessaires car elles font grandir les artistes, les maisons d’opéra qui les organisent, et, d’une certaine façon, ça fait grandir le public aussi.

Et vous, à quoi êtes-vous particulièrement attentif ?

J’essaie de faire en sorte de ne pas lâcher le spectateur, de garder une tension globale du spectacle. Je travaille sur le temps. La fonction première d’un chef d’orchestre, c’est de donner le tempo. Cela doit rester la valeur cardinale. Elle est garante du fait que les danseurs vont être en connexion avec la musique ; elle est garante de cette énergie que j’essaie de garder pour le spectacle. Je regarde beaucoup les pieds des danseurs. Sur cette chorégraphie, il n’y a pas de problèmes de départ ou d’arrivée de saut comme dans certains passages extrêmement compliqués du grand répertoire classique. Le spectacle est relativement simple à accompagner. Angelin aussi est attaché au tempo car c’est un chorégraphe. Mais aussi à la couleur orchestrale ; à ce que l’on ressent à l’écoute de cette musique. La musique, sur le papier, ce sont des notes. Ce qui en fait le sel, c’est comment on les joue !

Mythologies, chorégraphie d’Angelin Preljocaj, musique de Thomas Bangalter, Ballet de l’Opéra national de Bordeaux & Ballet Preljocaj.

Jeudi 8 septembre, répétition publique, 12h30, jardin public, Biarritz (64). Vendredi 9 septembre, 21h, Théâtre de la Gare du Midi, Biarritz (64). www.letempsdaimer.com

Samedi, 12 novembre, 20h, Opéra de Limoges, Limoges (87). Dimanche 13 novembre, 15h, Opéra de Limoges, Limoges (87). www.operalimoges.fr