PLATEFORME-DANSE OCÉAN INDIEN – La Réunion les relie. Qu’ils en soient originaires, qu’ils y vivent ou qu’ils y aient travaillé, trois chorégraphes sont invités à la Manufacture-CDCN, à Bordeaux, pour deux solos introspectifs et un duo subaquatique.

D’origine mauricienne, Soraya Thomas a grandi en France, mais vit à La Réunion depuis plus de vingt ans où elle a fondé sa compagnie Morphose. Lionel Bègue a passé son enfance à La Réunion, crée désormais en métropole, non sans garder des liens avec son île d’origine. Marine Chesnais a les deux pieds en Bretagne mais a plongé de longues semaines dans les eaux réunionnaises pour son projet autour des baleines à bosse. La Manufacture-CDCN réunit ces trois créateurs pour un focus océan Indien inédit mi-novembre.

Habiter le seuil-2©Vincent Bruno

Soraya Thomas rappelle à quel point jouer, être vue en métropole, est aussi rare que compliqué pour une artiste réunionnaise. Pour elle, cette date sera l’occasion de montrer pour la première fois, hors de l’île, sa pièce. Et mon cœur dans tout cela ?, créée en octobre 2020. Un solo de résistance annonce-t-elle. Résistance à quoi ? « À la montée de l’extrême droite à la dernière présidentielle, qui a fait jusqu’à 28 % dans certaines communes, sur un territoire où je me sentais protégée contre ça. Avec le chorégraphe David Drouard, j’ai alors travaillé sur les figures des femmes noires engagées – Nina Simone, Joséphine Baker –, sur leurs résistances physiques, psychologiques.

À force de creuser leurs histoires, j’ai exploré mes propres résistances, passant par le corps dela femme métisse que je suis, faisant référence aux lignées de femmes avant moi, dont certaines ont été esclaves, d’autres bourgeoises anglaises. Au lieu d’objectiver, de sexualiser ce corps, on a cherché à le rendre sculptural, fragile et puissant, sans renoncer aux émotions. » Ce solo a déjà tourné sur l’île, où la nudité complète de Soraya Thomas n’a pas posé problème. « À La Réunion, cela fait toujours un peu peur. Mais nous sommes au xxie siècle, les choses ont changé ! Et puis j’utilise le corps dans une forme quasi essentialiste. La nudité n’est pas le sujet de la pièce. Il place le spectateur dans une intimité forte, et la création lumière rend
cela possible. »

Et mon cœur dans tout cela _©Podj

Marine Chesnais, chorégraphe de la compagnie One Breath, a elle travaillé à une autre relation d’intimité. Non pas avec elle-même, mais avec le monde animal et aquatique. À l’été 2020, elle est partie plonger dans les eaux réunionnaises à la rencontre physique des baleines à bosse. Voyage diplomatique inter-espèces, apnées improvisées, danse sous-marine filmée. Cette expérience unique a nourri son nouveau duo « bio-inspiré », Habiter le seuil. Tout y est question de souffle, de respiration suspendue, de rencontre avec l’autre, d’une relation-miroir, sans domination ni prédation. En apesanteur aquatique. Un film complétera la pièce au printemps 2022.

La toute première création de Lionel Bègue, danseur formé à La Réunion, interprète pour la Cavale ou Samuel Mathieu, fait référence au mythe d’Actéon, chasseur changé en cerf après avoir surpris Artémis au bain. Nue. Dans un autre dialogue homme-animal qu’Habiter le seuil, La Fuite creuse le motif de la transformation mais
aussi de la dégénérescence du corpset de l’esprit, sur La Nuit transfigurée de Schoenberg.
Stéphanie Pichon

La Fuite, Lionel Bègue, mardi 23 novembre, 19h30,
Et mon cœur dans tout cela ?, Cie Morphose – Soraya Thomas, mardi 23 novembre, 19h30,
Habiter le seuil, One Breath – Marine Chesnais, vendredi 26 novembre, 20h, la Manufacture-CDCN, Bordeaux (33). www.lamanufacture-cdcn.org