MÉDITERRANÉES, AUTOUR DU CINÉMA DE JEAN-DANIEL POLLET – Bertrand Grimault et Monoquini honorent la figure singulière du cinéaste français, plus proche de Francis Ponge que de Luc Besson.
Propos recueillis par Marc A. Bertin

Méditerranée, autour du cinéma de JEAN-DANIEL POLLET.

Il serait malvenu de résumer Pollet à L’Acrobate, non ?
On pourrait dire que ce film fut son heure de gloire, hélas retombée, mais dissimulant une carrière démarrée à 22 ans. Donc, on ne peut le réduire qu’à un seul film. Dès 1958, avec Pourvu qu’on ait l’ivresse…, il remporte le Lion d’or du court métrage à la Mostra de Venise. C’est un bijou de cinéma réaliste, tourné en contrebande, et la rencontre avec un corps singulier, celui de Claude Melki. En 1963, son documentaire Méditerranée s’impose comme une œuvre séminale. Produit par Barbet Schroeder, aidé de Volker Schlöndorff, sur un texte de Philippe Sollers et une musique d’Antoine Duhamel, Méditerranée brille par sa science du montage et sa narration bousculée, instaurée par le Nouveau Roman. Pollet s’affirme proche d’Alain Resnais, le versant exigeant de la Nouvelle Vague. Il disait que sa main droite était consacrée aux fictions et aux comédies populaires tandis que sa main gauche faisait des essais. C’est un cinéaste unique d’une fraîcheur et d’une poésie stupéfiantes.

Rapidement, la Grèce s’impose dans son œuvre…
…c’est sa seconde patrie revendiquée. Il est amoureux du pays, de sa lumière. Une Grèce intemporelle, immémoriale. C’est aussi la question de l’exil, de la ruine ; son rapport particulier aux fragments. Tout comme le caractère fugace, l’impermanence. La Grèce est au centre de ses préoccupations plastiques – l’attention aux détails, les mouvements imperceptibles des choses – et traverse sa filmographie (Une balle au cœur, Tu imagines Robinson, L’Ordre).

Pourquoi (re)découvrir Pollet ?
Car c’est fucking beautiful ! Ce n’est pas qu’une leçon de cinéma car ce cinéma nous hante, me hante, et j’y reviens en permanence. Je suis fasciné par la multiplicité de ses approches, il me conduit toujours ailleurs. Grand lecteur, il a toujours eu un rapport ontologique à l’image assez proche, la faconde en moins, de Jean-Luc Godard. Il nous mène vers d’autres champs ne se satisfaisant jamais de son medium. Il joue dans Les Autres du cinéaste argentin Hugo Santiago sur un scénario de Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares ; la dimension labyrinthique est évidente. En résumé, Pollet est connu des happy few, mais je tenais à partager ce cinéma si beau et si exigeant, habité par un tas de choses. L’amour c’est gai, l’amour c’est triste avec Claude Melki, Jean-Pierre Marielle et Bernadette Lafont dit tout de lui : l’amour infini et la mélancolie.

Quid de son héritage ?
Bien diffus car Pollet n’est pas un cinéaste normatif. En tout cas, pas dans le cinéma contemporain, sa prise de risque permanente est à mille lieux de la vacuité de la production diffusée en salles. Il demeure le symbole d’une époque – les années 1960 et 1970 – aventureuse, celle de la modernité enfuie. J’admire sa constante souplesse entre grand public et cénacle cinéphile, du divertissement canaille, façon L’Acrobate, à L’Ordre, qui a marqué son époque par son accusation de l’enferment et de l’exclusion comme un manifeste. Alors pourquoi Pollet aujourd’hui ? Eh bien, pourquoi pas ? Dans une ville comme Bordeaux sans cinémathèque, où le point de vue purement cinéphile a un peu disparu dans le rapport au cinéma comme art, je tente de ranimer un regard via un cinéma d’une grande force.

Méditerranées, autour du cinéma de Jean-Daniel Pollet,
Du mercredi 17 au dimanche 28 novembre, Bordeaux (33). www.monoquini.net