«A SECRET CHORD»

À Pau, le Bel Ordinaire a invité l’homme de théâtre Romain Jarry. Celui-ci a imaginé une exposition-spectacle en forme d’expérience collective, dont les protagonistes sont des œuvres d’Ann Veronica Janssens, Ulla von Brandenburg, Giuseppe Penone, Robert Morris, Ben Russell ou Apichatpong Weerasethakul.

«Nos rythmes de vie et l’accélération vertigineuse des modes d’interaction ne nous aident pas à renouer avec nos cordes de résonance. Établir et entretenir une résonance avec autrui, mais aussi avec les objets, l’espace, le travail, demande du temps. » Ces mots de Hartmut Rosa, extraits de son Remède à l’accélération (2021), Romain Jarry les a placés au frontispice de l’exposition «A Secret Chord» qui s’ouvre ce mois-ci au Bel Ordinaire, à Pau, et dont il est le commissaire. L’idée de « résonance» chère au philosophe allemand est au cœur du projet qu’a imaginé cet homme de théâtre, comédien et metteur en scène, pour un lieu avec lequel il entretient depuis longtemps d’étroites affinités. La compagnie des Limbes, qu’il a cofondée, a résidé au Bel Ordinaire du temps où celui-ci était encore « seulement » un pôle culturel coopératif, au centre duquel se trouvait une grande scène, le Ring : les Limbes y ont créé plusieurs de leurs spectacles, dont leur adaptation des Vagues de Virginia Woolf. «Cette expérience a sans doute contribué à la manière dont j’ai conçu l’exposition», confie Romain Jarry au sujet de cette carte blanche. «J’ai voulu envisager l’exposition depuis mon point de vue de metteur en scène, et questionner l’écart entre ces deux contextes, l’exposition et le spectacle, mettre en scène l’exposition dans le temps et dans l’espace» ; espace, en l’occurrence, de l’unique pièce qui constitue la Petite Galerie. À cette unité de lieu, Romain Jarry a donc souhaité ajouter une unité de temps. Faire de ce display un moment, une «expérience de la durée» vécue et partagée collectivement. Avec la complicité de Serge Darmon, scénographe et régisseur lumière dans le spectacle vivant et l’art contemporain, mais aussi de la chorégraphe Catherine Contour, spécialiste de l’hypnose, il a ainsi orchestré et programmé une dramaturgie consistant à activer les œuvres en présence suivant 4 séquences différentes d’une cinquantaine de minutes chacune, qui seront proposées quotidiennement à des horaires réguliers. Romain Jarry explique avoir ainsi voulu « (s)’adresser à une communauté.

L’idée est de partager un moment, d’assister à une exposition plutôt que de la visiter. D’accorder du temps aux œuvres en créant un lieu-refuge qui soit aussi une chambre d’écho. De tendre une corde vibrante pour que le monde, à travers la qualité du regard des artistes, nous parle à nouveau… » On avance l’exemple de l’exposition «Anywhere, anywhere out of the world» de Philippe Parreno au Palais de Tokyo en 2013 ; lui préfère citer «Pick-Up», exposition sur le fragment proposée par Guillaume Désanges à Public, à Paris, neuf ans plus tôt. Les œuvres en présence — vidéos mais aussi sculptures, dont certaines ont un statut quasi scénographique, et dont il appartient à la lumière de fixer la durée de contemplation — ont en commun de jouer sur cette question de la résonance, et d’accorder aux éléments — l’eau, la terre, le vent, le feu — une présence prégnante. La liste d’artistes donne le tournis : Ismaïl Bahri, Céleste Boursier-Mougenot, Catherine Contour, Abdessamad El Montassir et Matthieu Guillin, Anne-Charlotte Finel et Voiski, Graham Gussin, Alexander Gutke, Ann Veronica Janssens, Marion Mallet, Robert Morris, Benny Nemer, Giuseppe Penone, Ben Russell, Ulla von Brandenburg, Apichatpong Weerasethakul. On est assez impatient, on l’avoue, de voir le résultat, de découvrir ces œuvres dans un contexte aussi singulier, et de mesurer la manière dont Romain Jarry a su composer avec elles ce qu’il appelle «un paysage sonore». Car au-delà du name-dropping, «A Secret Chord» a le bon goût de chercher à réinjecter du collectif, de la surprise et de l’abandon dans cette pratique ritualisée qu’est « la visite d’exposition d’art contemporain». De jouer avant tout sur la corde sensible (autre traduction possible du titre de l’exposition) pour en faire une authentique expérience sensorielle. Que devraient venir prolonger différents événements, notamment le 13 mai avec Catherine Contour, autour de l’hypnose.

David Sanson

«A Secret Chord»,
du mercredi 2 mars au samedi 25 juin,
Le Bel Ordinaire, Billère (64)
Vernissage le 1er mars, 18h-22h.
belordinaire.agglo-pau.fr