Derrière les portes fermées des théâtres, les artistes sont au travail comme jamais, les équipes au bord de la crise de nerfs à force d’inventer des scénarios B, C et D. Et le public ? Il est de plus en plus invité à venir réfléchir au monde tel qu’il déraille, tel qu’il se rêve, aux côtés de penseurs et d’artistes. Comme si la crise sanitaire, en stoppant net les programmations, avait ouvert un espace-temps pour penser ensemble un monde déboussolé.

Stéphanie Pichon

La newsletter du Carré-Colonnes qui tombe dans la boîte mail, c’est un jaune éclatant qui annonce les spectacles à venir. Sauf en ce mois de mars, où le vert tendre a pris le dessus. Le printemps sera potager, fait de semis, de graines poétiques et de balades artistico-philosophiques. « Il y a un besoin de se retrouver, de se faire du bien », annonce Sylvie Violan. « De célébrer le vivant aussi ; et pas que le spectacle ! » Dès la mi-mai, la scène nationale de Saint-Médard-en-Jalles inventera des dimanches matin en plein air, où dialogueront artistes et penseurs, le temps d’une randonnée. La proposition s’est construite en collaboration avec Sophie Geoffrion, membre du conseil scientifique du festival Philosophia de Saint-Émilion, autour de thématiques écologiques.

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Lien avec le public
Cette période de crise sanitaire, qui a fait le vide sur les scènes et dans les salles, serait-elle plus propice à ouvrir des espaces réflexifs ? Pas forcément, répondent les programmateurs. Mais cela a accéléré la visibilité de ces expériences. La Mégisserie de Saint-Junien a ainsi bâti tout son projet, depuis dix ans, autour du politique, du poétique et de l’éducation populaire. Son compagnonnage avec un artiste de grande lenteur, le compositeur Jean-Pierre Seyvos, a semé depuis six ans un réseau de confiance avec les habitants et le territoire, qui permet de nombreux projets participatifs, dont le dernier, porté par le Consortium Où atterrir et S-composition, deux collectifs en résidence à la Mégisserie, et mené par le philosophe à succès Bruno Latour. Un cycle d’un an d’ateliers et de résidences où se croisent habitants, artistes, urbanistes, philosophes, anthropologues.
À L’empreinte, scène nationale de Brive et Tulle, les deux directeurs Nicolas Blanc et Nathalie Besançon n’ont pas non plus attendu la crise pour confier depuis deux saisons à leur artiste associée, la dramaturge et universitaire Barbara Métais-Chastanier, une série de tribunes et invitations à des penseurs de notre temps. Cette année la thématique aborde la question des solutions et alternatives : « Quels mondes oser ? Quels mondes bâtir ? »
Ces incursions des penseurs dans les lieux culturels constituent aussi, en pleine fermeture, une manière d’entretenir les liens avec le public, qu’il soit habitué à aller au théâtre… ou pas ! En présence, ou virtuellement. Ainsi les dernières tribunes de L’empreinte ont eu lieu en ligne, réunissant plus d’une quarantaine de personnes. Olivier Couqueberg, directeur de La Mégisserie, défend lui « une programmation presque sans écran ! », imaginant des propositions en extérieur ou en petit comité.
À La Manufacture CDCN, lieu du corps par excellence, le lien avec le public et les artistes a été entretenu depuis le premier confinement par un projet en ligne : Danse on Air, précipité thématique de culture chorégraphique, multipliant les supports – vidéos, sons, ateliers en ligne, articles – dans un mélange de productions maison (podcasts, vidéos) et d’exhumation d’archives existantes. Devant le succès rencontré et les retours de spectateurs, le pari du numérique semble avoir fonctionné.

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Savoir horizontal
Autre signe des temps, le format conférence un brin vertical n’est plus de mise. La matière intellectuelle brassée par les théâtres et lieux culturels s’aborde le plus concrètement possible, dans un dialogue horizontal avec les participants. Olivier Couqueberg décrit ainsi le projet Où atterrir ? : « Ça n’est pas une conférence, mais un système où la démarche philosophique est spatialisée, dans une matérialisation des forces en présence. Chacun se place autour d’une boussole dessinée au sol et répond à des questions très concrètes : “De quoi dépendons-nous ?” “Qu’est-ce qui est essentiel ?” Parfois on chante ensemble, on danse ensemble. »
Mariella Grillo, secrétaire générale du lieu, défend l’approche de Bruno Latour du politique par le sensible. « Cette manière de faire nous bouleverse dans nos sens et notre chair. Cela ouvre des béances à l’intérieur desquelles l’esprit s’engouffre et peut mijoter autrement. » Plus d’une centaine de personnes ont été associées à ce projet depuis l’automne 2020. De cette lente infusion collective surgira un objet artistico-politique aux contours expérimentaux imprévisibles, à découvrir fin avril, si les restrictions sont levées.
Dans les Tribunes de L’empreinte, travaillées avec l’association locale Peuple et culture, « les positions sont parfois très divergentes, mais c’est un vrai lieu de débat où circule la parole, ça n’est pas du tout vertical », témoigne Nathalie Besançon. Pas question non plus à La Manufacture de produire un outil « académique ou universitaire. Nous revendiquons un objet produit dans l’instant et le vivant de la création, de manière décomplexée », indique la directrice déléguée Lise Saladain, qui pense d’ores et déjà à des manières d’inviter spectateurs et habitants à y participer activement.
Quant à Sylvie Violan, elle voit même dans ce frottement avec la philosophie un effet thérapeutique : « On a pensé que la philosophie pouvait être un recours, dans une période difficile où beaucoup de gens sont déprimés et se posent des questions existentielles. L’idée n’est pas de proposer des rendez-vous purement intellectuels, mais bien d’installer un espace où chacun puisse problématiser ce qu’il ressent. »
Pour tous, ces projets n’en sont qu’au début. « On ne fait pas ça par dépit, mais bien pour expérimenter des choses qui vont alimenter la suite, ça n’est qu’un début ! », témoigne la directrice du Carré-Colonnes. La Manufacture ouvrira bientôt un site dédié à Danse on Air. La scène nationale corrézienne réfléchit déjà à sa prochaine saison de Tribunes, et prévoit aussi à l’automne un temps fort, État Général. Fruit de réflexions « autour de l’empreinte » entre artistes, équipes et public, il s’agit depuis un an de repenser une éthique de la relation dans les lieux culturels, plus que malmenée par la crise. « En étant empêchés de programmer, on a eu le risque de perdre le sens de notre travail au quotidien », témoigne Nicolas Blanc. « Avec cet espace de réflexion, on a pu prendre du recul et redonner du sens. C’est important de trouver des pistes qui nous permettent d’atterrir. »

« L’autonomie énergétique : au-delà de la technique, un processus d’émancipation ? »,
avec Fanny Lopez, historienne,
mardi 6 avril, 18h30, en ligne sur inscription,
L’empreinte, Brive-la-Gaillarde et Tulle (23).
sn-lempreinte.fr

Danse on Air, tous les mois,
La Manufacture CDCN Nouvelle-Aquitaine, Bordeaux (33) et La Rochelle (17).
www.danseonair.com

Consortium Où atterrir – S-composition, sortie publique,
samedi 24 et dimanche 25 avril,
La Mégisserie, Saint-Junien (87).
la-megisserie.fr

Balades philosophiques et artistiques, de la mi-mai à fin juin, les dimanche matin, Carré-Colonnes, Saint-Médard-en-Jalles et Blanquefort (33).
www.carrecolonnes.fr