Plus de théâtres ouverts depuis fin octobre, plus de représentations. Sauf… dans les salles de classe, où les interventions artistiques sont autorisées. Dernier refuge des arts de la scène, les écoles, collèges et lycées, deviennent un terrain de jeu des compagnies. Certaines étaient prêtes, d’autres se sont adaptées. Le jeune public, lui, en redemande.

Ce matin-là, Nicolas Bonneau jouait Mes ancêtres les Gaulois au lycée Jean-Macé de Niort. Celui-là même qu’il a fréquenté dans ses jeunes années niortaises, celui-là aussi où il a découvert le théâtre. La nouvelle création du conteur de La Volige fait partie de ces pièces fauchées par la Covid-19. Créée en mars 2020, juste avant le confinement, elle n’a pu être jouée sur un plateau que quelques fois avant d’être rangée au placard des annulations. Et voilà qu’au lieu d’être montrée au Moulin du Roc de Niort, elle se paye une série dans les collèges et lycées. « Étant donné la thématique de ce spectacle, qui touche à l’identité, au roman national, à l’enseignement de l’histoire de France, nous avions prévu dès le départ de la montrer aussi dans des classes et de l’accompagner d’un dossier pédagogique et d’une conférence donnée par Nicolas Marjault, co-auteur de la pièce », explique Nicolas Bonneau. Ce seul en scène à la scénographie tellement réduite que « tout rentre dans une voiture » s’est tout naturellement transposé du plateau à l’estrade. Mais sans rien sacrifier de l’objet présenté pour les grands, sur une scène.

La petite fille aux genoux rouges roses-5©Laureline Grel

Nicolas Bonneau est loin d’être le seul artiste à se lancer dans des tournées scolaires. La nature – la culture ? – n’aimant pas le vide, théâtres et compagnies ont profité de ce maigre interstice autorisant les interventions artistiques en milieu scolaire pour programmer entre les murs des classes. Les artistes y retrouvent l’essence de leur métier : faire du théâtre à nu, loin de tout artifice, mais sans baisser la garde de l’exigence artistique. Bricoler avec trois fois rien pour créer l’émotion, apprendre à jouer plusieurs fois par jour, dès 9h du matin s’il le faut, bercés par les sonneries ou les cris des récrés. Et forcément masqués.Au téléphone, en ce début mars, la metteuse en scène Florence Lavaud avoue être fatiguée émotionnellement par sa tournée bordelaise. Mais si heureuse de l’enthousiasme généré, des mercis des enfants, des joies des adultes les accompagnant. « Nous aussi ça nous fait du bien ! » Elle aurait dû présenter sa nouvelle création jeune public, Une métamorphose, en janvier 2021 au TnBA. Sentant le vent de l’annulation se lever, elle demande dès décembre à l’auteur de la pièce, Philippe Gauthier, un autre texte inspiré du premier, plus court, plus direct, qui puisse jouer dans les écoles avec une seule comédienne. Une métamorphose devient La Petite Fille aux genoux rouges/roses, toujours inspirée librement du Vilain Petit Canard. La comédienne Izabela Romanić Kristensen la joue pour la première fois en mars, à Bordeaux, lors d’une longue session scolaire organisée par le TnBA, qui a fait la même chose quelques semaines plus tôt avec la création de Julie Teuf Peter Pan. Qu’on n’y voie surtout aucun effet d’opportunisme, précise Florence Lavaud : « Depuis trente ans que je fais du jeune public, j’ai toujours été hors du théâtre, j’ai toujours défendu l’idée que les jeunes doivent entendre des mots. Quand on emmène le théâtre vers l’enfance, on emmène des histoires et le partage fait que l’on peut parler du monde. »

La petite fille aux genoux rouges roses-4©Laureline Grel

Thomas Visonneau, jeune metteur en scène de Limoges, n’a pas plus attendu la Covid-19 pour aller vers le public adolescent. Depuis ses débuts, il propose des pièces, des interventions sur mesure dans les établissements scolaires. Des pièces faites uniquement pour la classe ou presque. « On était covid-compatible bien avant la crise ! », s’amuse-t-il. Depuis le premier confinement, sa jeune troupe affiche un insolent agenda, à contre-courant d’une profession mise à l’arrêt. Rien qu’en cette semaine de la mi-mars, il joue ses Brigades de marmots dans l’école de Cambes et Quinsac ; Hémistiche et Diérèse à Libourne ; quand son comédien Frédéric Périgaud joue Claude Gueux lors d’une tournée scolaire imaginée par le Carré-Colonnes. Claude Gueux, adaptation de 45 minutes du texte de Victor Hugo, a été pensée uniquement pour la classe : c’est un des tubes de la compagnie Thomas Visonneau : cinq ans de route, plus de 120 représentations ! « On ne pensait pas que ça durerait aussi longtemps, et là, ça s’intensifie encore ! Elle parle de l’injustice, de la prison, c’est une parabole autour de la liberté et de la condition humaine qui plaît beaucoup aux élèves. On s’est rendu compte que Hugo est un support pédagogique formidable, avec sa façon d’être à la fois exigeant et populaire. Nous sommes ravis de tourner beaucoup, on ne s’en lasse pas. À chaque fois, le public est dans l’interaction, ça n’est jamais le même. »
Car voilà l’un des points les plus forts de cette scolarisation accélérée du théâtre. Le lien direct et sans filtre avec les élèves, le dialogue qui se noue forcément tout de suite après la pièce.

Même avec son texte exigeant, qui tricote entre le récit intime de sa famille et la grande histoire de France, Nicolas Bonneau touche les ados sans avoir besoin d’adapter son texte truffé de références qu’ils ne saisissent pas forcément, décalage générationnel oblige. Après chaque représentation d’une heure, il est « surpris de les trouver très attentifs, pas du tout dans l’agitation. Ils comprennent tout, en tout cas l’essentiel. Ils me demandent souvent pourquoi j’ai mis toute cette histoire en théâtre et que je n’en ai pas fait un cours d’histoire. Je réponds que faire du théâtre, c’est aussi faire ressentir des émotions. Et puis, la parole particulière du conteur les surprend. Ils connaissent le stand-up ou le théâtre. Mais là ils ne savent pas si ce que je raconte est vrai ou pas, si c’est ma vie ou pas. Cela les questionne beaucoup ».

La petite fille aux genoux rouges roses-3©Laureline Grel

Lorsque prend fin la demi-heure de La Petite Fille aux genoux rouges/roses, les élèves sont toujours prompts à se saisir de l’histoire de Rosa, qui évoque, pêle-mêle et avec délicatesse, la relation aux professeurs, le harcèlement ou la féminité. La grande proximité entre la comédienne et les enfants facilite ensuite la circulation de la parole. « Ce matin un garçon a dit devant les autres : “Moi je me fais harceler et personne ne le sait.” Une autre petite fille a dit : “Moi j’ai deux mamans.” Pour nous, c’est important de continuer à raconter des histoires, faire travailler l’imaginaire des jeunes dans un monde aussi dur, aussi bouleversant. Alors, quand on nous dit que tout ça n’est pas essentiel… »

Stéphanie Pichon

Mes ancêtres les Gaulois, de Nicolas Bonneau,
www.lavolige.fr

La Petite Fille aux genoux rouges/roses, de Philippe Gauthier,
Cie Florence Lavaud,

www.cieflorencelavaud.com

Claude Gueux, Hémistiche et Diérèse, Voler prend deux L,
compagnie-thomas-visonneau.com