Établis en Nouvelle-Aquitaine, respectivement à Brive et Bordeaux, la compagnie La Tempête et l’ensemble Pygmalion sont deux des plus enthousiasmantes formations du moment, qui excèdent largement le champ de la musique ancienne dont elles sont issues. L’une et l’autre nous gratifient ces jours-ci de nouvelles publications discographiques.

Feuillets d’Hypnos

Jerusalem © Hubert Caldagues – Photoheart

Fils de Nyx, déesse de la Nuit, frère jumeau de Thanatos, personnification de la Mort, père du fameux Morphée, Hypnos, le dieu du sommeil de la mythologie grecque, a connu on s’en doute une intense postérité artistique, et notamment musicale. Sa figure avait tout pour inspirer à Simon-Pierre Bestion, capitaine de la compagnie La Tempête, l’un de ces programmes dont il a le secret : mêlant les époques, faisant se télescoper les cultures, osant les rapprochements les plus audacieux, le tout avec une rigueur, une clairvoyance et une force de conviction qui ont fait de La Tempête l’un des ensembles les plus enthousiasmants de l’époque. Autant de qualités que dévoile le texte accompagnant ce nouveau disque de La Tempête – Hypnos donc. Il y insiste sur la valeur quasi thérapeutique que maintes religions accordaient à la musique, et sur son envie, à travers chacun de ses projets, de « recréer un rituel » : en l’occurrence, c’est un office de requiem qu’il a assemblé de toutes pièces en agençant des œuvres, pour la plupart sacrées, du Moyen Âge, du répertoire polyphonique franco-flamand de la Renaissance et du xxe siècle, qui ont en commun de tendre vers l’imaginaire « hypnotique ».

Jerusalem © Hubert Caldagues - Photoheart
Jerusalem © Hubert Caldagues – Photoheart

Comme toujours, ce choix s’avère d’une extrême pertinence, tout comme celui d’ornementer le chant et de souligner certains passages de ces pièces a cappella à la clarinette basse et au cornet à bouquin, qui ajoutent à l’ensemble un halo de mystère. On admire la cohérence du programme, qui nous fait passer avec naturel et évidence d’un somptueux chant vieux- romain de l’Église de Rome, au croisement de l’Occident et de l’Orient, à un extrait des Canti Sacri de Giacinto Scelsi (1905-1988), qui pourra évoquer au profane le meilleur de Dead Can Dance, puis à l’extraordinaire Missa ex tempore de Marcel Pérès (né en 1956), pionnier de la redécouverte du chant vieux-romain avec son ensemble Organum. Symboliquement placée au centre du disque, elle constitue peut-être l’acmé de ce long rêve éveillé, et le cœur d’un programme dont elle semble proposer la synthèse. L’ensemble de celui-ci est, besoin est-il de le dire, superbement interprété et incarné.

« Enfonce-toi dans l’inconnu qui creuse. Oblige-toi à tournoyer. » Peut-être ces vers de René Char, tirés des Feuillets d’Hypnos (1943), ont- ils guidé Simon-Pierre Bestion dans sa recherche. Ce disque ne donne en tout cas que plus envie de revoir La Tempête à Bordeaux, quelques mois après leur mémorable prestation à l’église Notre-Dame (et sur son parvis), à l’invitation du festival Pulsations organisé par l’Ensemble Pygmalion.

Passion passionnée

Jerusalem © Hubert Caldagues – Photoheart

Fondé en 2006 par Raphaël Pichon, quasi contemporain de Bestion (le premier est né en 1984, le second en 1988), en résidence à l’Opéra de Bordeaux – entre autres –, Pygmalion partage avec La Tempête un même souci de parler à son époque et de s’interroger sur la forme du concert et sur les modalités de présentation au public. L’ensemble est lui aussi à l’honneur de l’actualité discographique, avec un programme sans doute plus classique, mais certainement pas moins aussi ambitieux. Avec la Passion selon saint Matthieu, oratorio composé par Johann Sebastian Bach pour le Vendredi Saint 7 avril 1727, Raphaël Pichon s’attaque tout simplement à l’un des plus grands chefs-d’œuvre de l’art occidental – ou, comme il l’écrit lui-même dans le livret accompagnant le coffret, à « l’une des plus bouleversantes expériences d’humanité qu’il est possible de vivre ». Surtout, il revient à Bach, son Maître de musique : c’est en effet la découverte de la Passion selon saint Jean – qu’il a montée il y a quelques années – qui lui donna envie de devenir musicien.

Jerusalem © Hubert Caldagues - Photoheart
Jerusalem © Hubert Caldagues – Photoheart

On retrouve d’ailleurs ici une partie de l’équipe vocale qui l’accompagnait dans la Saint Jean :: le ténor Julian Prégardien, l’alto Lucile Richardot (elle sublime dans le Erbarme dich), le baryton-basse Christian Immler, rejoints aujourd’hui par la soprano Sabine Devieilhe. Cette complicité transparaît de bout en bout dans cette lecture qui parvient à ne jamais rompre cette « grande chaîne humaine », ainsi qu’il la définissait récemment sur France Musique, cette fresque aux effectifs gigantesques dont la disposition antiphonique (deux chœurs et deux orchestres se répondent) ne fait que renforcer le dramatisé grandiose. On admire l’engagement, le sens du théâtre (que souligne le parti pris de découper l’œuvre en cinq actes, à la manière d’une tragédie classique, l’intelligence dans la conduite du discours : de quoi faire de cette version une nouvelle référence moderne.

HypnosLa Tempête, 1 CD(Alpha Classics)
www.compagnielatempete.com

Passion selon saint Matthieu, de J. S. Bach, par l’Ensemble Pygmalion
3 CD (Harmonia Mundi) www.ensemblepygmalion.com