NUIT VERTE – Installée temporairement dans un immeuble cenonnais, l’équipe de panOramas voit et entend toute l’année les habitants du quartier passer, s’apostropher, discuter. Elle les rencontre aussi lors d’événements et de repas partagés avec des artistes accueillis en résidences de recherche et de création et c’est alors toutes les voix qu’elle fait entendre. Dans le cadre de la Nuit Verte, Anna Holveck, Bocar Niang et Loreto Martínez Troncoso ont invité des habitants à prendre part à leurs processus créatifs. Aux côtés des propositions de Bryan Campbell, Marco Godinho, Kubra Khademi, Ariane Michel, Mona Young-eun Kim et Geörgette Power, leurs pièces sonores, performances et installations engagent la conversation, pendant huit heures, dans le parc Palmer.

École municipale de musique

Les coteaux sont visibles du belvédère sur lequel est situé le château Tranchère, au cœur du parc Palmer : on y plante le décor de la nuit. L’imposante bâtisse devenue école municipale de musique est fermée, les élèves partis, les instruments rangés. Pourtant, des voix s’élèvent, s’échappent de ses ouvertures régulières et, se répondant d’une pièce à l’autre, toutes livrent des mélodies de berceuses.

On y reconnaît peut-être la voix d’un ami ou le dialecte parlé par un voisin car à Cenon, Lormont et Bassens, des passants de tout âge ont livré à Anna Holveck, lors de sa résidence, en juin dernier, les berceuses qu’ils chérissaient – ou celles dont ils se souvenaient…

À l’image de la rive droite de la métropole bordelaise, la Nuit Verte est métisse, polyglotte : les artistes invités sont d’origine sénégalaise, nord- américaine, sud-coréenne, espagnole, française, afghane ou portugaise et tous viennent célébrer, avec les habitants, la parole et les modes de langage. Chantées, criées, fredonnées ou murmurées au micro d’Anna Holveck installée dans un studio d’enregistrement mobile (1), les berceuses donnent ainsi à entendre plusieurs langues et accents, dialectes et harmonies. Puis, recoupées et montées, elles se livrent enfin pendant la Nuit Verte sans instrument et sans la présence physique de leurs auteurs ; qui se trouvent peut-être devant le château, parmi les auditeurs…

Bocar Niang ©Pauline Jeannette

Terrain de rugby

Celles qui occupent le terrain de rugby quelques mètres plus loin n’ont pas l’habitude d’y venir mais, cette nuit, toutes y sont bien visibles. Les femmes qui se présentent ainsi (souvent pour la première fois) devant un public ont accepté d’exprimer à haute voix des phrases, pensées et fragments de récits de vie, issus des nombreux échanges qu’elles ont eus avec Loreto Martínez Troncoso lors de sa résidence en mars et juin derniers.

D’autres participantes absentes pendant la Nuit Verte ont accepté de confier leurs mots et de donner leurs voix. Toutes vivent sur la rive droite et bénéficient de l’accompagnement de l’association Ruelle à Cenon (2) ou fréquentent le centre social La Colline et n’avaient, pour la plupart, jamais rencontré d’artiste. Pendant deux semaines de résidence à panOramas, Loreto Martínez Troncoso a rencontré et discuté avec ces femmes désireuses de s’impliquer dans ce projet de création collective consacré aux rapports au langage, à la prise de parole publique (fil rouge de la Nuit Verte depuis qu’Élise Girardot et Marie Ladonne en ont pris la direction) : où commence le langage ? Et, en particulier quand il s’agit de la parole des femmes, jusqu’où peut-il aller ? Le 1er juillet, sur la scène qui accueillait la fête du quartier Palmer et ses spectacles de fin d’année, le groupe avait mis à l’épreuve l’envie et les ressources de certaines pour s’exprimer devant un public ; dans le cadre de la Nuit Verte, d’autres artistes (performeuses complices et étudiantes à l’ebabx (3) les rejoignent : les paroles de toutes – dites, racontées, chantées, diffusées – infusent l’espace du terrain de sport où se mêlent préparation et partage d’une paella, palabres et amitiés.

Château Palmer

Entre le haut et le bas du parc des Coteaux monte la côte des Quatre Pavillons. Ici, la parole écrite, qui fait office de signalétique, change de camp : ancien lieu de villégiature de l’élite bordelaise qui venait prendre le bon air, le château Palmer voit se déployer une œuvre créée par des habitants de la rive droite et un artiste sénégalais dont le travail tout entier célèbre partage et transmission.

Comme le reste de sa famille, Bocar Niang est griot (4) : avec l’idée de créer un musée dédié à cet art de la parole au Sénégal, l’artiste développe un travail de transmission de la tradition des griots et de la langue wolof. Lors de la résidence de l’artiste en mai dernier à panOramas, il avait déjà conté des récits ou soufflé quelques mots aux participants d’un repas partagé ; et déployé un processus de création inédit pour lui avec une trentaine de personnes membres de l’Espace textile de la rive droite (5) et de Solidar’Vêt (6), à Bassens. Les assemblages de grands pans de textile colorés et floqués de mots ou d’expressions (« Bienvenue », « Tu parles trop », …), choisis par l’artiste et les habitants et inscrits en français et en wolof, suggèrent des traductions buissonnières non dépourvues de poésie…

Vouée à se déployer dans les prochains mois sur un immeuble pictavien (7), la première version du Mur des mots est née ; entre le haut et le bas du parc des Coteaux, la brise de la Nuit Verte fait murmurer les étoffes ; et leur parole nous guide dans la ville. Séréna Evely

1. Conçu par la Rock School Barbey.
2. Association accompagnant les personnes victimes d’exploitation sexuelle, de travail forcé ou d’esclavage.
3. École des beaux-arts de Bordeaux.
4. Les griots sont les membres africains de la caste des poètes musiciens dépositaires de la culture orale.
5. Lieu de formation, d’apprentissage et de transmission des savoir-faire liés au textile.
6. Association récupérant des vêtements, des chaussures et des accessoires pour leur donner une seconde vie et venir en aide à des familles de la ville.
7. Le projet, co-produit par Chantier Public, sera poursuivi à Poitiers.

La Nuit Verte
Samedi 24 septembre, de 18h à 2h, parc Palmer, Cenon (33)
panoramas.surlarivedroite.fr

Les Petites Marches de panOramas
Départ de Bassens, Floirac, Lormont, Cenon et Bordeaux vers le parc Palmer à 17h
Inscriptions : mediation-panoramas@surlarivedroite.fr