LES ZÉBRURES D’AUTOMNE

Un regard dans le rétro et une auscultation de l’Histoire – festivalière, artistique, politique, coloniale – pour mieux éclairer les chemins du présent. Pendant dix jours, Limoges va battre au rythme d’une francophonie particulièrement ouverte, cette année, aux artistes africains.

L’an passé, Hassane Kassi Kouyaté a repris les rênes des Francophonies en Limousin, ce festival d’écritures contemporaines, de théâtre, de danse et de musique, qui a vu le jour en 1984 à Limoges pour répondre à des velléités artistiques décentralisatrices et ouvertes sur un tout-monde francophone. Il a d’abord changé le nom, devenu Zébrures d’automne en 2019. L’édition 2020 constitue pour ainsi dire sa première vraie programmation. Cet homme de théâtre burkinabé, descendant de griot, y privilégie cet art de transmettre la parole, de savoir dire les histoires, de s’intéresser à la grande histoire pour que rien ne tombe dans l’oubli. « Comment faire en sorte que le passé éclaire notre présent afin de construire notre avenir ensemble ? » serait ainsi son fil conducteur.

Dans le rétro

Son geste inaugural ? Une grande exposition nommée « 37 rayures du zèbre » qui regarde dans le rétro des « Francos » de 1984 à 2020. De cette plongée dans les archives papier et les mémoires vivantes des plus anciens de l’équipe, Mireille Gravelat, en tête, « on aurait pu en faire 25 expositions », s’amuse le directeur. Finalement, il n’y en aura qu’une, conséquente, installée jusqu’en janvier 2021 à Limoges. Cinq thématiques organisent le parcours qui rappelle que des artistes aujourd’hui internationalement reconnus ont fait leurs premiers pas ici, que des grands penseurs du monde littéraire, théâtral, politique s’y sont croisés, que la littérature francophone, du Québec au Burkina, du Vietnam à la Suisse, se retrouvait chaque mois de septembre pour imaginer de riches foisonnements. Dans un mélange de documents vidéo, audio, d’articles et de propositions de spectacles, l’exposition s’ancre dans le riche passé du festival comme pour mieux en inventer la suite.

Spectacles hommages

Regarder derrière soi, c’est aussi rappeler à la mémoire des spectateurs le souvenir d’artistes disparus, figures tutélaires de la francophonie. Ainsi le spectacle pour enfant Dit par Dib, s’inspire des poèmes de Mohammed Dib, père algérien de la littérature francophone dont on fête cette année les 100 ans de la naissance. Autre hommage, en musique cette fois, celui du grand musicien Ray Lema au pape de la rumba congolaise Franco Luambo, et son Tout Puissant OK Jazz, dont les morceaux sont connus du Sénégal à l’Afrique du Sud. Ce sera la première française de ce nouveau set, au sous-titre plus qu’évocateur : « On entre KO, on sort OK ».

Décoloniser l’histoire 

Et puis il y a les spectacles qui creusent le sillon de la grande histoire. Celui de Hassane Kassi Kouyaté lui-même, Congo Jazz Band, tire le fil d’une histoire douloureuse, celle du Congo belge et de son exploitation coloniale qui a fait « de cinq à huit millions de morts ». Construit autour de la figure du roi Léopold II, ce spectacle revient sur des décennies de violence inouïe, tout en faisant le pari d’une forme joyeuse. « On n’écrit pas sur le tableau noir avec la craie noire, sinon on ne voit rien ! », précise le metteur en scène, qui opte pour une farce burlesque et musicale, écrite par Mohamed Kacimi, et mise en musique par un vrai groupe live constitué de femmes. L’Impossible Procès constitue une autre facette de cette tentative de déterrer les histoires tues, cachées, oubliées. Sur un texte de Guy Lafages et une mise en scène de Luc Saint-Éloy, la pièce revient sur le procès de 18 Guadeloupéens révolutionnaires, porteurs d’une envie de se défaire du lien colonial avec la France. Pour avoir dénoncé ce système, ils risquent la prison à vie. 

En imaginant cette édition il y a deux ans, Hassane Kouyaté n’avait pas idée à quel point cette façon de vouloir exhumer les vieux dossiers de l’histoire coloniale aurait autant de résonance avec une époque où tombent des statues et où une jeunesse s’insurge contre les biais et silences de l’histoire officielle.

La jeunesse impatiente

Cette jeunesse ardente, révoltée, peuple aussi cette édition des Zébrures. Dans Akzak, pièce chorégraphique du couple Héla Fattoumi /Éric Lamoureux, douze interprètes du Burkina, de Tunisie ou du Maroc y relient leurs pensées et leurs énergies. Dans leurs élans syncopés, résonne l’impatience d’une génération pour un monde à venir qui leur ressemble enfin. Autour de La Tablée, une jeune Française côtoie ses pairs tunisiens. Elle s’intéresse au Printemps arabe, quelques mois après les attentats parisiens de 2015. Dans les vapeurs nocturnes, les révoltes s’entrechoquent, les désillusions aussi. Quelles valeurs porte-t-on, des deux côtés de la Méditerranée ? Quel avenir se profile ? Maud Galet Lalande et Ahmed Amine Ben Saad entremêlent leurs écritures pour une pièce qui fait groupe, corps, et réinvente le monde de demain, assis autour d’une table. Ce lieu même de convergence « où l’histoire de l’autre éclaire notre histoire ». Ce lieu d’ivresse, de plaisir et de disputes, où, dans la promiscuité, les cartes du passé, du présent et du futur se rebattent forcément ensemble.

Stéphanie Pichon

Les Zébrures d’automne,
du mercredi 23 septembre au samedi 3 octobre, Limoges (87).
www.lesfrancophonies.fr