LA CHANSON DE ROLAND

À Limoges, au Théâtre de l’Union, dont il assure la direction, et aux côtés de deux comédiens, trois poules et une ânesse, Jean Lambert-wild fait le lien entre l’époque contemporaine et la moyenâgeuse épopée.

Propos recueillis par Séréna Evely

En quoi la pièce est-elle à la fois contemporaine et fidèle au texte d’origine ?

Ce qui est contemporain, c’est que mon clown, Gramblanc, rencontre le geste de cette chanson et qu’il soit accompagné dans cette tentative par Chipie de Brocéliande1 ; c’est aussi de mener, sous la direction de Lorenzo Malaguerra et les conseils précieux de Catherine Lefeuvre, ainsi que la complicité d’Aimée Lambert-wild et de Vincent Deprez, un travail d’interprétation pour que chacun puisse prendre plaisir à réentendre ce texte, que les enfants comme les adultes puissent en goûter la douce saveur et la grande ardeur. Ensuite, la poésie de La Chanson de Roland est intemporelle ! Elle n’est pas d’une époque ou d’une autre : elle traverse les siècles. Elle appartient à ce monde comme elle lui a toujours appartenu, par la grande puissance rythmique et musicale des décasyllabes2 qui font de chaque vers le décor d’une action ou d’une émotion. C’est un système de versification génial, un défi d’interprétation, créé au Moyen Âge par ceux qu’on nommait les « jongleurs » ou les troubadours. C’est une invention cinématographique du langage. Les sons des mots deviennent des décors, l’action du verbe devient un geste !

Quelles coupes avez-vous opérées dans les milliers de vers que comprend le texte ?

Avec Marc Goldberg et Catherine Lefeuvre, nous avons fait une adaptation de La Chanson de Roland qui correspond aux laisses3 principales de la bataille de Roncevaux. Au départ, nous avons gardé tout le texte, puis en répétant nous avons fait quelques coupes. Certaines choses se réduisent en un geste, d’autres sont inutiles ou redondantes ou tellement puissantes ou tellement belles qu’il faut absolument les conserver. Les coupes que l’on a effectuées servent à resserrer l’action, à éviter les redites. 

Parler littéralement à et avec son public est également l’un des mots d’ordre du Théâtre de l’Union ; en quoi La Chanson de Roland relève-t-elle d’un texte populaire ? 

Ce texte est populaire par deux aspects : en premier, il est l’un des piliers de la littérature française. Ce texte fait partie de notre histoire, de notre mémoire, de notre culture populaire, de notre oralité. En second, c’est la façon dont ce grand poème épique est interprété ; un geste populaire, c’est avant tout d’emmener « le plus grand bien pour le plus grand nombre », afin que tout le monde puisse retrouver le plaisir de la poésie, de l’épique, du jeu. Notre ambition populaire est de ne jamais réduire l’intelligence du spectateur, et surtout pas celle des enfants ! Pour moi, les spectateurs sont très intelligents, très pertinents et très exigeants. Quand ils font l’effort de venir nous voir, on doit donner le meilleur et sans compter.

Comment cherchez-vous à mêler concrètement le théâtre et la poésie au sein du Théâtre de l’Union ?

La poésie est souvent résumée par un poème, mais c’est aussi un mouvement, une couleur, un trait, un esprit. Ce qui est poétique c’est la façon dont on appréhende le monde, c’est la grâce que l’on accorde à ce qui est futile mais nécessaire comme par exemple s’amouracher des transformations d’un nuage ; c’est la joie qu’on doit conserver pour ce qui est anodin et pourtant essentiel. Au sein du Théâtre de l’Union, nous y croyons en défendant des autrices, des auteurs, des artistes qui inventent des horizons poétiques qui nous libèrent de nos petits enfermements quotidiens. Si vous voulez que la poésie existe, il faut qu’elle soit libre comme un oiseau. À partir du moment où vous l’enfermez dans une cage, dans une prétention, dans une idée de ce qu’elle doit être, elle meurt. Elle doit prendre toutes les formes qu’elle veut ! 

1. L’ânesse présente dans la pièce.

2. Vers de dix syllabes.

3. Couplets d’une chanson de geste.

La Chanson de Roland,
du vendredi 27 mars au vendredi 3 avril, 19h,
sauf le 28/03, 17h ; les 30/03, 31/03 et 2/04, 14h ; les 30/03, 31/03 et 1/04, 20h ; le 3/04, 10h,
Théâtre de l’Union – Centre dramatique national du Limousin, Limoges (87).
www.theatre-union.fr