ASPOROTSTTIPI – MAISON DE LA CORNICHE BASQUE Prévoir quelques heures pour monter au refuge du Larry et porter sur son dos – ou compter sur la sollicitude d’un âne – le matériel nécessaire : en haut, il faut pouvoir couper du bois, cuire, cueillir mais aussi expérimenter et créer ; avec Cayolar, en tout cas, c’est le projet. Depuis trois ans, des groupes hétérogènes constitués autour de l’artiste Natacha Sansoz installent leur camp en vallée d’Aspe. Chloë Serieys et Lucie Lafitte, designers graphiques, sont de la partie dès la deuxième année. Elles exposent les traces, récits et objets créés ou trouvés par les membres du campement.

©Lucie_Lafitte

Après une première participation au projet Cayolar (1), Chloë Serieys et Lucie Lafitte (réunies sous le nom de cocktail) intègrent l’équipe de coordination : « En tant que designers graphiques, il nous tenait à cœur de participer à ce qui se fait en amont de la construction et de la création : monter les dossiers, réfléchir à la politique du projet et à la façon de l’inscrire dans un territoire, c’est aussi du design. » Installée au deuxième étage de l’ancienne ferme, l’exposition qu’elles ont conçue présente cette année un état des lieux du projet : des objets en transition ou aboutis, des trouvailles, des récits.

Le sol

Le campement de Cayolar est un lieu de vie : qu’il se rende à la source, feutre la laine ou cueille de l’ortie et des baies pour les cuisiner, chaque membre du groupe contribue à créer avec ses outils des « cercles d’hospitalité ». « Un des outils de rencontre, ce sont les assises, expliquent Chloë Serieys et Lucie Lafitte. Nous avons créé des tabourets dont la hauteur, à mi-chemin entre le banc de traite du berger et les cailloux qui nous entouraient quand on se réunissait le soir en cercle, permettent d’être à équidistance, d’avoir une discussion tournante. »

Dans l’exposition, on s’accroupit sur ces tabourets installés autour d’un tapis en feutre créé par Natacha Sansoz avec la laine des agnelles des bergers voisins. Se questionnant sur le matériel que l’on porte en montagne (principalement constitué de plastique), l’artiste a poursuivi et concentré ses recherches sur les matériaux de création naturels, en particulier la laine feutrée. Assis à quelques centimètres du sol de la salle d’exposition, on peut alors observer les détails brodés représentant le cirque du Larry et son refuge, une tente, certains des éléments naturels des environs, des brebis et le feu autour duquel se réunissait le groupe, et qui le réchauffait.

Le feu

À l’été 2021, Cayolar invite Marjorie Thébault, céramiste, à monter au refuge et à y faire du feu : questionner le foyer en tant qu’espace dédié au feu est devenu primordial. Avec le feu, la terre. « Monter avec une céramiste, c’était se frotter à une pratique qu’on ne maîtrise pas. Avec elle, nous avons réalisé différents types de four : un four enterré – dans lequel on a fait beaucoup trop cuire un gigot d’agneau ! –, un four avec des cailloux, de l’herbe, des feuilles de figuier… », explique Lucie Lafitte. Dans la salle d’exposition, le prototype de l’un d’eux, imaginé pour être portable, jouxte des dessins – « récits d’une cuisine faite et vécue » – réalisés par Lucie à l’encre sympathique (2), révélés par le feu. Mais pour elle, le fait même de cuisiner, et tout ce que cela induit de calcul et d’équilibre, (« Comment penser les repas pour qu’il y ait suffisamment de protéines, de glucides, de lipides ? »), d’économie (« La source étant près du refuge, comment déshydrater des aliments en amont pour ne pas porter d’eau ? »), relève du design : « Au sein de la cuisine, je pense à dessein ; pour quelqu’un, avec une destination. Mon approche est celle d’une designer. » De même, le binôme voit des similitudes entre la conception d’une édition et celle d’une exposition : mettre en forme spatialement les récits de ces campements, penser les déplacements des visiteurs dans la salle d’exposition nécessitent d’« anticiper les respirations, la condensation, les circulations »…

Les mots

Montée, établissement du camp, cueillette, cuisson, etc., dès le début de l’aventure, Chloë Serieys prend des notes. Ce sont des bouts de récits, des sensations, du vocabulaire qui revient souvent — « surtout des verbes d’action » ! En mars dernier, lors d’une résidence au Bel Ordinaire destinée à préparer l’exposition d’Asporotsttipi, la graphiste s’est penchée sur un pur exercice de design : « Comment lier des pièces créées par des personnes différentes, rendre compte d’une expérience collective ? Comment ponctuer l’espace d’exposition ? »

« Ce qu’on propose est poreux, toutes les pièces se mélangent, ricochent les unes avec les autres et sont présentées sans cartel car elles font partie d’un tout. » Le texte écrit, mis en page et imprimé par Chloë sur des feuilles de papier jaune qui se signalent dans l’espace, relie alors graphiquement les objets exposés ; grâce à deux polices de caractère, deux voix s’invitent dans les objets imprimés, dans le récit. L’une est pragmatique, sans empâtement ; elle liste les gestes et actions nécessaires, primaires : « trouver des points d’entrée / rallonger la cuillère en bois / mettre les mains dans la terre / faire des fagots de bois »… L’autre est littéraire, elle s’interroge, relate : « Pourquoi nous montrons ? Sans doute pour développer un regard particulier sur l’expérience vécue (…). Sans doute pour partager tout simplement. » 
Séréna Evely

1. Le mot désigne la cabane de berger en montagne ainsi que son enclos, le parc et le terrain sur lesquels elle est implantée.
2. Encre sans couleur qui apparaît lorsque le support sur lequel elle est apposée est exposé à la chaleur.

« Cayolar »
Jusqu’au dimanche 26 juin
Asporotsttipi – Maison de la Corniche basque, Hendaye (64)

Dévernissage
Vendredi 24 juin, avec écoute, lecture, soupe et surprises au coin du feu et sous les étoiles
asporotsttipi.cpie-littoral-basque.eu
cocktail.ink