CATHERINE MARNAS

Aux avant-gardes des sujets sociaux qui secouent notre pays, la directrice du TnBA passe, dans sa nouvelle création, la binarité au scalpel. N’en déplaise aux jeanmichmich que le pronom neutre « iel », introduit récemment dans le dictionnaire, met dans tous leurs états.

1868. Dans une mansarde du Quartier bouteille à la mer». latin, le médecin légiste dépêché sur place découvre le corps inanimé d’Abel Barbin, vingt-huit ans, une lettre expliquant son suicide, et un manuscrit intitulé Mes souvenirs. C’est ce livre, aujourd’hui disparu, rarissime témoignage d’une personne intersexe, identifié par certains chercheurs comme la préhistoire des gender studies, que Catherine Marnas adapte dans sa prochaine création Herculine Barbin, archéologie d’une révolution. Pourquoi un récit, écrit il y a 160 ans, nous trouble et nous parle aujourd’hui de façon si intime ? Sans doute parce qu’il s’agit d’humanité, et seulement de cela.
La directrice du TnBA met ses pas dans ceux d’Adélaïde Herculine Barbin, dite Alexina. Née pauvre et fille à Saint- Jean-d’Angély, placée en pension dans un couvent d’Oléron, la jeune Barbin bénéficie d’une bourse pour étudier et devient institutrice. Dans un pensionnat de filles où elle exerce, elle tombe amoureuse d’une de ses collègues. Leurs corps réagissent au désir de manière différente. Inquiète, Adelaïde consulte un premier médecin, avant qu’un second la déclare brutalement de sexe masculin en raison de ses caractères sexuels mélangés. Exclue de l’univers féminin dans lequel iel a jusque-là évolué en vase clos, rebaptisée Abel par le pouvoir administratif, iel est lancée sans ménagement à 21 ans dans le monde des hommes.
Un siècle plus tard, Michel Foucault publie le récit original, sans ajout ni commentaire : à l’os.
Marchant dans les pas du philosophe, Catherine Marnas fait de même : le récit, rien que le récit. Une démarche artistique respectueuse de l’auteure, « elle qui craignait tant être un monstre – une fois reconnue comme homme (…) s’était donné comme tâche de raconter son histoire comme on lance une Catherine Marnas s’appuie sur la
fluidité de Yuming Hey pour incarner Herculine. L’acteur-performeur sait tout faire : jouer, danser, chanter.
Au plateau, iel envoûte et irradie. On l’a vu, insolite et fascinant Billie, dans la série Osmosis, dystopie produite par Netflix. Son physique magnétique, sa voix, son élocution ont aussi convaincu Bob Wilson de lui confier, un an après sa sortie du Conservatoire, le rôle-titre de Mowgli dans Jungle Book créé en 2019 avec CocoRosie.
Au Tnba, l’acteur partagera la scène avec Nicolas Martel « qui sera le passeur entre l’époque d’Herculine, celle de Michel Foucault et la nôtre » explique Catherine Marnas. Novice sur ces questions sensibles, la metteuse en scène a consulté, lu, écouté les meilleurs dans ce domaine : Paul Preciado, figure incontournable d’une nouvelle « histoire de la sexualité » ; Vanasay Khamphommala, dramaturge brillant associé au TnBA ; ou Arnaud Alessandrin, docteur en sociologie à l’Université de Bordeaux, auteur de nombreux livres et articles sur le sujet des transidentités et du genre.
Avec Herculine, Catherine Marnas aimerait « que notre regard soit déplacé, que le trouble réel qu’elle suscite ouvre l’esprit… » et s’y attache avec douceur, tendresse et beaucoup d’empathie, pour mieux entendre les variations du cœur et du corps.

Henriette Peplez

Herculine Barbin,
archéologie d’une révolution,
d’après Herculine Barbin dite Alexina B. publié et préfacé par Michel Foucault,
mise en scène de Catherine Marnas,
du mardi 11 au samedi 22 janvier, 20h, sauf samedi 15 et 22/01, à 19h, relâche les 16 et 17/01,
TnBA, salle Vauthier, Bordeaux (33).
www.tnba.org