Le Concours international de Quatuors à cordes de Bordeaux devient Vibre !, agrégeant un festival et une académie pour faire résonner chaque année, à Bordeaux, une moisson d’œuvres sublimes dans un esprit résolument rassembleur. Cette mutation, on la doit à l’hyperactif Quatuor Modigliani, qui a également trouvé le temps, durant le confinement, d’enregistrer une rare intégrale Schubert.
CLASSIX NOUVEAU par David Sanson

Vibre ! 2021 Cour de l’Hôpital Saint André © Pierre PLANCHENAULT

À quoi ça sert exactement, un concours international de quatuors à cordes – la forme reine, canonique et iconique à la fois, de la musique « classique » – en 2022 ? « Quand on est un jeune musicien confronté à la réalité d’une reprise post-Covid, déjà, c’est un objectif. Cela oblige à monter un répertoire assez conséquent, à se confronter à un public et à un jury de professionnels internationaux. Cela permet de percevoir un cachet, d’exister en tant que musicien. Et puis, gagner un concours donne une légitimité, c’est une porte d’entrée qui permet d’accéder à de grandes salles. Nous-mêmes, c’est parce que nous avons remporté les concours d’Amsterdam et de New York que nous avons pu jouer pour la première fois au Concertgebouw ou au Carnegie Hall… Après, en revanche, tout reste à faire ! »

C’est Loïc Rio, le second violon du Quatuor Modigliani, qui nous répond. Accentuant au passage son ancrage régional – les Modigliani sont également aux commandes du Festival de musique de chambre d’Arcachon, dont l’édition 2022 vient de s’achever –, la formation vient en effet de reprendre la direction artistique du Concours international de Quatuors à cordes de Bordeaux. Fondé en 1999 pour succéder au Concours d’Évian, celui-ci s’est imposé comme l’une des compétitions européennes les plus cotées avec les concours de Londres et Reggio Emilia, avec lesquels elle alterne désormais à un rythme triennal.

Quatuor Mona © Edouard Brane
Quatuor Mona © Edouard Brane

Symbole de cette nouvelle ère : le Concours a été rebaptisé Vibre !, du nom du festival de quatuors à cordes initié en 2021 par Julien Kieffer. À la compétition triennale se trouvent ainsi agrégés le festival ainsi qu’une académie, dans un esprit de pluridisciplinarité et d’inclusion. Cela se traduit notamment par une politique tarifaire « incitative » et par des actions menées jusqu’en Médoc. Autant de propositions qui ont vocation, résume Loïc Rio, à « élargir le cercle du quatuor », via aussi des collaborations avec des danseurs ou des plasticiens. De cet éclectisme témoigne par exemple une soirée de clôture qui réunira, à Darwin, la chanteuse Rosemary Standley, l’Ensemble Contraste et l’érudit musicien electro Jean-Baptiste de Laubier, alias Para One. Ou quand
le quatuor sort de sa chambre…

Une trentaine de formations étaient candidates à l’édition 2022 du concours. Départagés sur la foi de leurs interprétations d’un mouvement du Quatuor n° 12 de Schubert et d’une œuvre libre, ce sont dix jeunes quatuors – la moyenne d’âge ne doit pas excéder trente-deux ans – qui concourront ainsi sous nos yeux du 9 au 20 mai. En feuilletant le programme, on note le cosmopolitisme de la jeune génération – à l’image des clubs de football, les quatuors mélangent de plus en plus les nationalités en leur sein –, dont les photos mériteraient la création d’un prix dédié. Et l’on se félicite que parmi les œuvres imposées pour la finale (le 14/05) figure une pièce contemporaine, Terra Memoria de la Finlandaise Kaija Saariaho, membre du jury, dont les meilleurs interprètes se verront décerner le prix de l’œuvre contemporaine… Outre cette finale, on ne ratera pas le concert « all-stars », réunissant pour une soirée qui s’annonce exceptionnelle des membres du jury, issus des plus grands quatuors actuels (12/05). Quant aux Modigliani, ils retrouveront (11/05) Antoine Lederlin, violoncelliste du Quatuor Belcea, pour le Quintette à deux violoncelles, ultime chef-d’œuvre de Schubert et dernière étape

Quatuor au Grand Théâtre de Bordeaux
Quatuor au Grand Théâtre de Bordeaux

de l’intégrale de son œuvre qu’ils ont donnée cette saison dans la région. Cette intégrale scénique accompagne la parution, chez Mirare, d’une intégrale discographique. Un exercice auquel, curieusement, peu de formations se sont risquées avant eux : « Chez Schubert, trois œuvres phares (les trois derniers quatuors) font de l’ombre aux douze autres, qui sont un peu négligées. Si elles ne peuvent leur être comparées, ce sont pourtant de très belles partitions. On rêve tous de jouer La Jeune Fille et la Mort, mais on ne peut pas gravir l’Everest sans avoir jamais fait de montagne ! Parcourir ces œuvres permet de découvrir d’autres points de vue, des paysages inconnus… Les grandes pages n’arrivent jamais par hasard. » Loïc Rio confie que l’enregistrement s’est fait sur une période très resserrée – neuf mois – durant le deuxième confinement, « en immersion, comme on lirait un journal intime ».

Cette concentration est palpable tout au long de ces 5 CD que les Modigliani ont eu la judicieuse idée de regrouper thématiquement plutôt que chronologiquement. Elle ne donne que plus de force à la conviction qui anime l’ensemble, portée par une virtuosité superlative. Le Quatuor Modigliani maîtrise l’art du mouvement autant que celui du clair-obscur, porte le chant avec autant de grâce que la suggestion. On admire comment l’éventail de dynamiques laisse s’épanouir une grande diversité de paysages, de nouveaux points de vue sur la musique de Schubert. Au moment où le quatuor s’apprête à célébrer ses vingt années d’existence et d’engagement, voilà le témoignage d’une formation au sommet de son art.

Vibre ! Concours international & Festival de Quatuors à cordes de Bordeaux
Du lundi 9 au vendredi 20 mai, Bordeaux (33)
vibrefestival.com