ISABELLE GAZONNOIS ET OLIVIER BALAZUC

L’une est comédienne, l’autre metteur en scène. Ensemble ils adaptent l’autobiographie singulière de Georges Perec, un récit en forme de poupées russes traité comme un polar, s’ouvrant sans cesse sur de nouvelles révélations. Un spectacle joyeux où virevolte la question de l’identité ; un dialogue d’une voix entre fiction et autobiographie ; une expérience riche pour démontrer la fabrique du consentement : W ou le Souvenir d’enfance est tout cela à la fois.

Propos recueillis par Henriette Peplez

Avez-vous choisi ce texte ou vous a-t-il choisie ?

Isabelle Gazonnois : Je connaissais Perec comme tout le monde, c’est-à-dire très mal. C’est une rencontre : W correspondait à mille choses de moi. L’intérêt de ce texte, ce qui me semble fondamental, c’est qu’il retrace une lente reconstruction : quand Perec appose le point final, il s’est en partie reconstruit, retrouvé. C’est ça qui est très fort.

Comment avez-vous adapté le texte pour le théâtre ?

I.G. : W est une forme singulière où s’entrecroisent autobiographie et fictions. L’adaptation théâtrale traduit ce que l’on voit écrit : une enquête, à la recherche des souvenirs d’enfance perdus de Perec. En restant au plus près du texte, W fonctionne comme un jeu de rôle. C’est très théâtral.

Dans cette enquête, quelle place occupe la psychanalyse ?

I.G. : L’analyse fonctionne comme un révélateur. C’est très émouvant car, grâce à l’analyse, Perec retrouve peu à peu ses souvenirs. Comme dans un polar, vous êtes tenu en haleine de bout en bout.

Olivier Balazuc : Perec démarre son analyse en disant « je n’ai pas de souvenir d’enfance » alors qu’en réalité il a travaillé, de manière ludique et oulipienne, sur les souvenirs. Son analyste lui conseille de tenir un carnet. W tel qu’on le connaît est la somme de toutes les expériences de cette période d’analyse : le projet de roman d’aventures avorté en cours de route, la partie autobiographique qui semble être une victoire sur soi-même et le W imaginé à l’adolescence, réécrit à l’âge adulte. Le divan est donc sur scène, sans être appuyé.

Quelle place donner à la langue de Perec ?

O.B. : Elle est visible grâce aux projections vidéo qui éclairent sa façon singulière de jouer avec les lettres ou leur absence. La saveur de Perec, c’est son écriture ludique, qui est une manière de survivre à tout, c’est quelque chose qui rassemble et transcende ce qu’un propos peut avoir de dur.

I.G. : Ce n’est ni nostalgique ni mélancolique. Le texte est une alerte, un coup de poing, qui s’articule comme des poupées gigognes.

Comment rendre intelligible cette imbrication ?

O.B. : L’axe du travail, c’est l’aspect policier. Il y a trois narrations dans le chef-d’œuvre qu’est W. J’ai essayé de les traduire en incarnant deux voix au plateau : Isabelle prend en charge la voix fictionnelle et moi la voix autobiographique. Présent avec nous, le musicien Fred Roumagne crée des ambiances sonores inspirées du polar, du cinéma d’aventure.

La fiction et l’autobiographie sont-elles totalement séparées ?

I.G. : Non, la scénographie invite le spectateur à saisir la porosité et les effets de correspondance : la fiction permet d’éclairer les zones obscures de l’autobiographie et l’autobiographie vient rappeler à la fiction son devoir de sincérité.

Vous semblez vous amuser beaucoup dans la dystopie que constitue la fin de W.

O.B. : Nous prenons plaisir pendant tout le spectacle à surfer sur les codes du théâtre comme Perec surfe avec les différents styles romanesques.

I.G. : Dans cette deuxième partie, Perec nous transporte sur une île au large de la Patagonie qu’il décrit comme magnifique, idyllique : une sorte de Koh Lanta dévolue au sport.

O.B. : En gentils organisateurs, Isabelle et moi faisons une visite guidée joyeuse de l’île. De façon magistrale, Perec nous fait vivre l’expérience de la fabrique du consentement : on ne voit pas arriver l’horreur, elle s’instille de manière très insidieuse. À l’heure où l’algorithme nous formate, c’est très important de repasser par des expériences riches. Le théâtre permet cela.

W, d’après W ou le Souvenir d’enfance de Georges Perec, conception : Isabelle Gazonnois & Olivier Balazuc,
mardi 24 novembre, AGORA, Pôle national des arts du cirque, Boulazac-Isle-Manoire (24).
www.agora-boulazac.fr

du jeudi au samedi 28 novembre, 20h30, sauf le 28/11, à 19h, Le Moulin du Roc, Patronage Laïque, Niort (79.)
www.lemoulinduroc.fr