Concerts annulés, spectacles reportés, dates de réouverture des salles repoussées aux calendes grecques… Quelles sont les incidences liées à la crise sanitaire du Covid-19 sur les structures, la production et la création ? Comment imaginent-ils la reprise ? Comment les artistes et l’ensemble de la filière culturelle dessinent-ils un (autre) avenir post-pandémique ? 

Éric Roux, directeur de la Rock School Barbey, s’est plié au périlleux jeu prospectif. Propos recueillis par Henry Clemens.

Comment la Rock School Barbey a-t-elle été impactée par la situation et comment gère-t-elle la reprise ?

Comme pour tous le monde, c’est arrivée brutalement même, si, à titre personnel, et sans faire le malin à postériori, j’avais senti venir la pandémie de façon complètement intuitive, à savoir que je ne faisais plus d’accolade, ne serrais plus de mains une semaine avant le 15 mars (rires). 

Les studios de répétition ont été fermés dès le 14 mars. Le lundi, on décidait après une dernière réunion d’équipe de fermer car nous faisions partie des lieux qui devaient fermer jusqu’à nouvel ordre sans plus de précision. Au regard du peu d’informations que nous avions, nous n’imaginions aucune perspective à court ou moyen terme. Brutal est le mot qui me vient à l’esprit pour caractériser ce moment.  Dans la domination que nous les hommes exerçons sur la nature, cet état des faits était des plus improbables et impensables ; je crois que ça nous a fait du bien, je crois (rires). 

” Cet épisode n’a pas été pas sans conséquence pour les groupes, managers, tourneurs et labels pour lesquels il a fallu mettre un dispositif en branle pour annuler ou reporter au troisième trimestre voire en 2021 mais sans avoir plus de visibilité que ça. “

Notre programmation, estivale en particulier, était bien engagée, en particulier Ouvre la Voix qu’on avait bien peaufiné. Il va de soi que ces dispositifs se préparent longtemps à l’avance, encore que pour nous, structure petite et agile, les programmes ne s’établissent que quatre à huit mois avant, ce qui n’est pas le cas dans d’autres secteurs, je pense aux créations en théâtre et danse en particulier. Cet épisode n’a pas été pas sans conséquence pour les groupes, managers, tourneurs et labels pour lesquels il a fallu mettre un dispositif en branle pour annuler ou reporter au troisième trimestre voire en 2021 mais sans avoir plus de visibilité que ça. 

Eric Roux, directeur de la Rockschool Barbey @rockschoolbarbey

Ce que les épidémiologistes en chefs et les pouvoirs publics nous proposent, si nous voulons rouvrir, est grandement problématique ! Une personne pour 4m2, un marquage au sol, lumineux si possible, voire des coupe-files et veiller à ce que ces personnes ne se rapprochent pas les unes des autres. Ce dispositif diviserait la jauge de Barbey par 12, la réduirait à 62 personnes, personnel et artistes compris… 

En zone verte, le décret du 31 mai 2020, à la suite des annonces du Premier ministre Édouard Philippe le 28 mai, interdit les spectacles où le public est debout dans les ERP de type L1, C’est notre cas ! Il faudrait que le public puisse s’assoir sur des sièges avec des règles de distanciation physique bien sûr. On comprend bien qu’il est impossible économiquement pour nous d’ouvrir dans ces conditions à moins que les artistes acceptent de jouer gratuitement ou pour des cachets bien moindre (voir la lettre ouverte du SMA2). L’équation est vite faite. 

On a décidé de rouvrir les répétitions sous certaines conditions : à savoir, un groupe à la fois pour deux heures, ils répéteront sur la grande scène tant qu’il n’y a pas concert et pour éviter les petites salles pour des histoires de ventilation. On s’est dit que les musiciens avaient besoin de lieu de répétition même si les conditions restent compliquées. On a lancé les pré-inscriptions de rentrée* le 1er juin et il y en a déjà 350 soit 50 de plus que l’année dernière à la même période ! La demande est là ! 

Pourra-t-on se servir de cet épisode pandémique pour mieux répondre à quelques questions : environnementales et de solidarité en particulier ?

J’espère que ce moment va servir à quelque chose. Déjà, les tenants de l’autorégulation vont réviser leurs arguments et se souvenir soudain que l’État et les collectivités territoriales  sont nécessaires. De façon pragmatique, nous aurons à intégrer ces dimensions dans le projet d’extension de la Rock School Barbey. L’autre effet immédiat concernera le festival Ouvre la Voix que nous devrions maintenir si l’ensemble des feux passent au vert – nous attendons les retours des élus et de la préfecture – Ce dernier aurait alors lieu en extérieur et avec du local à 100%, pour l’inscrire dans une démarche de circuits courts !

” Les SMAC, parlant d’une seule voix, ne se sont pas privées de commenter le protocole sanitaire à mettre en place pour ouvrir les salles, disant qu’il émanait d’un rédacteur qui n’avait certainement jamais mis les pieds dans une salle de concert. “

Comment s’est organisée la filière, vous êtes vous rapprochés ?

Nous sommes regroupés depuis un bon moment au sein du RIM3  — anciennement le RAMA —, dont je suis le coprésident avec Philippe Couderc, du label Vicious Circle. Il réunit l’ensemble de la filière musicale actuelle de Nouvelle-Aquitaine, soit 170 organisations, auquel il faut ajouter les SMAC de Nouvelle-Aquitaine. On s’y parle de tout. On se réunit tous les deux mois, alternativement en bureau ou en conseil d’administration. Pendant ces mois de confinements, le RIM a travaillé sur ce qui pouvait être mis en place en terme de diffusion et de médiation. Il a publié bon nombre d’informations, organisé des webinaires. Les SMAC, parlant d’une seule voix, ne se sont pas privées de commenter le protocole sanitaire à mettre en place pour ouvrir les salles, disant qu’il émanait d’un rédacteur qui n’avait certainement jamais mis les pieds dans une salle de concert. 

Peut-on parler d’une période « propice » à la création ou sont-ce juste les élucubrations de penseurs confinés au Cap-Ferret ?

Franchement je n’en suis pas convaincu que cela soit au niveau des formats, du fond…

Comment appréhendez-vous, imaginez vous l’après COVID pour la filière/industrie musicale ?

Notre filière est soumise à l’appétit de la concentration capitalistique, car, évidemment, ce qui s’y passe intéresse le plus grand nombre. Selon le rapport édité par le Département Études, prospectives et Statistiques (DEPS) du ministère de la Culture, les musiques actuelles sont majoritaires en terme de pratique et d’écoute. Même si, malheureusement, on a transformé une forme de contre-culture en culture de divertissement. 

À l’avenir, j’aimerais que les gens qui sont à la tête de ces concentrations capitalistiques jouent le jeu, à travers le CNM4, pour que les aides soient mieux réparties, histoire de récompenser et soutenir les découvreurs comme nous. Je reste convaincu que nous pourrions être assimilés à des structures de type Art et Essai. Quoiqu’il en soit, il faut nous laisser la place pour continuer à faire ce que nous faisons notamment dans la  dynamique des droits culturels… D’autant plus que l’argent, semble-t-il, n’est pas un problème ! 

Avez vous ressenti comme une nécessité de préparer un événement de reprise ?

On y travaille ! On réfléchit avec Jeff Poupet, qui s’occupe du Bus Rock, à organiser un concert sur le toit de Barbey avec un groupe, composé de profs ou des membres du personnel de la Rock School, qui reprendrait Get Back ! On devrait mettre ça en place le 21 juin ! C’est un scoop (rires) !

(*) PRÉ-INSCRIPTIONS : http://www.rockschool-barbey.com/5/inscriptions

  1. Salles à usage d’audition, de conférences, de réunions, de spectacles.
  2. Lettre-ouverte-des-salles-de-concerts-et-des-festivals-du-SMA-et-de-la-FEDELIMA.pdf
  3. Réseau des Indépendants de la Musique en Nouvelle-Aquitaine.
  4. Centre National de la Musique.

Rock School Barbey

18, cours Barbey 

33800 Bordeaux

Tél. : 05 56 33 66 00

www.rockschool-barbey.com