THÉÂTRE DES QUATRE SAISONS

Du 13 au 15 janvier, à Gradignan, on met les bouchées doubles pour nous ouvrir les oreilles, avec quatre concerts qui marient avec doigté ouverture, exigence et éclectisme.

Opéra photographique
Ces derniers temps, il a beaucoup été question de Vivian Maier (1926-2009), mythique photographe franco-austro-américaine, à l’occasion de la rétrospective que lui a consacrée, à Paris, le Musée du Luxembourg (à voir encore jusqu’au 16 janvier). Mythique, cette photographe l’est en raison de la destinée rocambolesque qui fut la sienne et plus encore celle de son travail. Découvertes par hasard au fond d’une valise par un certain John Maloof en 2007, ses photographies ont révélé post-mortem comme l’une des plus grandes photographes américaines cette femme qui passa sa vie à accumuler anonymement les négatifs tout en gagnant sa vie comme nounou.
Si cette trajectoire est ô combien romanesque, ce sont surtout les images de Vivian Maier qui ont inspiré le compositeur Benjamin Dupé. Né en 1976, celui-ci représente, à l’instar de ses collègues Benjamin de la Fuente et Samuel Sighicelli – avec lesquels il a cofondé en 2000 la compagnie « d’invention musicale » Sphota -, une génération de compositeurs nourris de rock et surtout de multiples sources extra-musicales : des compositeurs qui ont compris que la musique de création doit inventer d’autres façons de se présenter, qu’il faut expérimenter d’autres manières de la « composer », en articulation avec d’autres pratiques et d’autres médiums. On est très curieux de découvrir ce Vivian: Clicks & Pics que montre enfin (après une annulation pour cause de Covid), à côté de Bordeaux, le Théâtre des Quatre Saisons de Gradignan. Un ouvrage hybride, « entre opéra, concert photographique et performance argentique », mettant aux prises une soprano (Léa Trommenschlager), une pianiste (Caroline Cren), une photographe (Agnès Mellon) et les traitements électroniques de Benjamin Dupé dans une scénographie minimalo-constructiviste très travaillée…

L’art du croisement
Présenté le jeudi 13 janvier, ce spectacle est finalement un prélude idéal à deux journées placées sous le signe des musiqueS avec un grand S ; et de cet esprit d’ouverture et d’éclectisme auquel nous a habitués le Théâtre des Quatre Saisons de Gradignan. Le lendemain, on guettera ainsi la prestation du septuor Adéo, soit trois improvisateurs de jazz et quatre solistes « classique » réunis par le saxophoniste et compositeur Éric Séva autour des sublimes Danses roumaines composées en 1915-1917 par le Hongrois Béla Bartók. Au cours de cette « soirée double », Adéo partagera la scène avec une autre formation transfrontalière à tous les sens du terme : Nawaris, quintette fondé à Bruxelles par Hussein Rassim, oudiste

ayant quitté son Irak natal en 2015. Ardents arpenteurs de ce « quatrième monde » cher au regretté trompettiste Jon Hassell – territoire mouvant situé au confluent des traditions musicales -, les musiciens de Nawaris vont et viennent entre la richissime tradition irakienne et le répertoire occidental, entre l’improvisation de groupe et leurs propres compositions, et nous entraînent dans un voyage souvent euphorisant.
Croisements encore, le lendemain, entre les temps et les timbres, lors d’une deuxième « soirée double » qui mettra en regard le percussionniste João Carlos Pacheco et les musiciens du Quatuor Modigliani. Le premier interprétera Rebonds, formidable diptyque composé en 1989 par le compositeur français d’origine grecque Iannis Xenakis (1922-2001) : en à peine douze minutes, faisant feu de tout bois (mais aussi métal, peau, etc.), le soliste déploie une invraisemblable palette de sonorités pour composer un « immense rituel abstrait », selon les mots de son auteur. Quant aux seconds, ils feront étape à Gradignan sur la route d’un tour de France qui voit les Modigliani interpréter l’intégralité des quinze quatuors de Schubert (1797-1828), dont trois seront proposés ce 15 janvier : deux partitions de jeunesse – les Quatuors n° 3 et n° 6, de 1812-1813 (!), dans lesquels, derrière l’influence de Mozart, percent déjà le mystère et le romantisme schubertiens ; et le monumental Quatuor n° 14, « La Jeune Fille et la mort », chef-d’oeuvre au noir d’un compositeur qui se savait déjà au crépuscule de sa brève existence…
Dernier volet de ce périple musical, une troisième « soirée double », ce même 15 janvier, ira encore plus loin dans le grand écart temporel, puisqu’il confronte des airs profanes de la Renaissance, interprétés par quatre chanteurs du prestigieux Ensemble Clément-Janequin du haute-contre Dominique Visse, et la présentation de L’Être-on, « mini-oratario » absurde, grinçant et rabelaisien récemment composé par le Suisse Kevin Juillerat pour les musiciens d’Hyper Duo. Trois jours et quatre concerts qui prouvent, si besoin était, que le T4S mérite bien son label de scène conventionnée d’intérêt national « Art et Création ».

Vivian: Clicks & Pics, de Benjamin Dupé, et trois « soirées doubles »,
du jeudi 13 au vendredi 15 janvier,
Théâtre des Quatre Saisons, Gradignan (33).
www.t4saisons.com