GILBERT SHELTON – Il fut l’ami intime de Janis Joplin et reste avec Robert Crumb l’un des symboles de la contre-culture et de l’underground grâce à son trio d’affreux fumistes fumeurs, les Freak Brothers. Installé depuis plusieurs décennies en France, Gilbert Shelton est une légende vivante du comix, ce courant libertaire qui souffla des braises sur la bande dessinée à partir des années 1960. Profitant d’une journée d’étude et d’une exposition exceptionnelles organisées par l’école supérieure des beaux-arts de Bordeaux et l’Université Bordeaux Montaigne, l’octogénaire fabuleux et furieux fera même le déplacement à Bordeaux.

Street Freaks and Finger Sign

En décidant de vendre son fascicule autoédité Zap Comix dans les rues de San Francisco, le père de Fritz the Cat, le grand échalas binoclard Robert Crumb, était loin de se douter qu’il deviendrait le catalyseur de tout un mouvement juvénile porté sur la transgression, la remise en cause des valeurs bourgeoises, la critique de la société de consommation et la protestation politique. Mais il fut loin d’être le seul ni le premier à avoir provoqué ce schisme créatif, d’aucuns comme Vaughn Bodé ou d’autres francs-tireurs paumés aux quatre coins des États-Unis, encore marqués par la révolution douce de Harvey Kurtzman avec son Mad comics dans les années 1950, ont commencé à déplacer les lignes du bon goût en allant un peu plus loin, n’ayant pas peur d’aborder des sujets jusque-là tabous dans la bande dessinée, encore largement jugée comme une sous-culture dégénérée. Gilbert Shelton est de ceux-là et, si on a souvent qualifié Robert Crumb de « Pape de l’underground », lui en est alors incontestablement le Cardinal.

Shelton destin

Né en 1940, au cœur du Texas, Gilbert Shelton est encore étudiant en histoire quand sa signature commence à essaimer dans les supports les plus inattendus, passant des publications scouts aux pages d’un magazine humoristique parodique dans la veine du National Lampoon. L’étrangement nommé… Texas Ranger. Ces premières expériences sporadiques lui permettent de fréquenter un réseau d’artistes en déphasage de plus en plus total avec cette société WASP promue à longueur de temps à la télévision et dans la publicité. Goûtant en précurseur aux joies de la vie communautaire, il flirte avec une jeune fêtarde nommée Janis Joplin et fait la connaissance de Jack Jackson, lui- même futur auteur de comix.

Prolongeant ses études pour échapper à la conscription, le Texan en profite pour inventer en 1962 l’un de ses personnages fétiches Wonder Wart-Hog (le Super Phacochère en VF), un porcin d’acier, capé et facho, avant de participer au cultissime Help, où il retrouve l’un de ses mentors de jeunesse, le maître de la parodie, Harvey Kurtzman. Le temps de quelques boulots alimentaires, Shelton voit 1968 se profiler et, à bord d’une antique Plymouth, il se décide à aller voir là où toute la jeunesse chevelue du pays semble vouloir converger : San Francisco.

Après avoir réalisé des affiches pour les groupes psychédéliques du coin, il se convertit définitivement à la bande dessinée suite à sa découverte de Zap. Il rejoint vite le sommaire du fanzine de Crumb et gagne une petite renommée en diffusant son recueil auto-publié tiré à 3 000 exemplaires, le programmatique Feds’n’Heads (« des flics et des drogués »). Dedans, il y réanime trois frangins qu’il avait imaginés quelque temps auparavant pour un court métrage d’étudiants, trois Mousquetaires de la weed qui deviennent vite des icônes pour toute la faune enfumée de Haight- Ashbury, mais aussi de transe et de Navarre.

Forever pavot

Version déguenillée et lysergique des Marx Brothers et des Three Stooges, les Fabuleux Freak Brothers sont des accrocs à la dope (pas forcément douce) dont l’occupation principale est de trouver le meilleur moyen de planer tranquille sans se coltiner les flics, les toxicos flippés et autres dealers flippants. Derrière un voile de critique sociale, la fratrie, composée du malingre Freewheelin’ Franklin, le cowboy du macadam, de Phineas T. Freakears, le Géo Trouvetou velu de la marie-jeanne ultime, et de Fat Freddy Freekowtski (gros) dadais de la bande, connaît un
succès durable qui recycle tout le folklore baba coloré de l’époque : la drogue donc, mais aussi la spiritualité, le road-trip, le retour à la nature, l’antimilitarisme et l’amour libre (même si le sexe y est finalement peu présent).

Preuve de la popularité des Freak Brothers, le chat de Fat Freddy, accessoirement le moins crétin de la bande, aura même droit à sa propre série dérivée. Bref, ça plane pour Shelton dont la signature devient une valeur sûre de la presse underground de la côte Ouest à la côte Est, où il intègre notamment le journal pionnier East Village Other, puis le Gothic Blimp Works, jusqu’à se retrouver un temps dans les pages glacées et parfois collées de Playboy.

Revers de la gloire, comme Crumb, son œuvre est parfois pillée et exploitée sans scrupule par de petits margoulins. Pour y remédier et avec quelques complices, il développe sa propre structure d’édition-imprimerie Rip Off Press (« arnaque » en argot), un moment capital pour lui, plus encore pour la diffusion de la culture underground, pour fédérer et promouvoir de nombreux autres créateurs du genre. Bien occupé, Shelton s’entoure de ses amis Dave Sheridan (père du louche Dealer McDope), puis de Paul Mavrides pour créer les nouvelles aventures des Freaks, ajoutant une dose de frénésie supplémentaire à des scénarios de plus en plus barges et épiques. Ainsi, les toxicomaniaques feront le tour du monde, Phineas se retrouvera enceinte, tandis que Fat Freddy aura la bonne idée de ramener chez lui une barre de plutonium !

Si la BD underground passe progressivement de mode, Rip Off Press perdure en se muant en syndicate permettant une popularité encore plus large des Freak Brothers. Même après la grande vague du Flower power, les affreux camés resteront constamment réédités et auront droit à leur propre ligne de produits dérivés. Après 40 millions d’exemplaires vendus dans le monde et quelques soucis avec la censure (notamment au Royaume-Uni), les Freaks survivront vaille que vaille à Nixon, Reagan, au punk, à l’aérobic et à l’hygiénisme ambiant. Ils ont même eu droit plus récemment à une version en dessin animé, l’occasion de voir les Freaks sortis de cryogénisation débouler à l’époque de Trump. Stupéfiant… mais forcément fumeux !

Comics-trip

Après avoir sillonné les États-Unis de long en large dans les années 1970 et 1980, fait des escales à Barcelone et à Londres, Gilbert Shelton a posé durablement ses valises à Paris à l’aube de la décennie 90. En compagnie du Français Pic, il en a profité pour imaginer, en 1993, une nouvelle série avec d’autres bras cassés, le groupe de rock « le plus nul du monde » condamné à des tournées sempiternellement foireuses, les Not Quite Dead.

Reste que ce sont bien les Freaks qui sont indissociables du nom de Shelton. Si les bandes dessinées des frérots semblent depuis quelque temps en sommeil, Shelton aurait dans ses cartons un long scénario où on les retrouverait vieux, vivant sur un bateau placé stratégiquement… à Amsterdam. Shelton a raconté que les mésaventures de ses personnages s’inspirent de lui et d’un mélange de plusieurs autres connaissances. Plus déconnante qu’autre chose, sa bande montre la drogue sous un angle récréatif presque anodin. Loin d’en faire l’apologie béate, Shelton l’utilise comme un MacGuffin, un outil narratif burlesque et délirant. Du reste, l’auteur précise que quiconque aurait vécu comme Fat Freddy – sorte de Keith Richards puissance mille – serait mort depuis bien longtemps !

Son œuvre distribuée confidentiellement en France (quelques passages dans Actuel et Charlie Mensuel avant d’être édité par la microstructure Thé-Rock Underground), Gilbert Shelton reste un discret mentor pour la jeune garde, comme on a pu le voir dans une mémorable anthologie hommage sortie en 2004 aux Requins Marteaux, un éditeur qui perpétue l’esprit iconoclaste de l’underground dans une veine camembert et pinard.

La tenue providentielle de ce colloque et de cette exposition vient néanmoins combler un oubli flagrant (Angoulême allô ?). Car il était plus que temps de célébrer enfin comme il se doit ce papy boomer qui a écrit ni plus ni moins qu’une des pages les plus hallucinantes et hallucinées de l’Histoire du 9e Art. Faites tourner !
Nicolas Trespallé

Journée d’étude
Vendredi 8 avril, de 9h à 18h, Amphi 2, IUT Bordeaux Montaigne, Bordeaux (33)
www.ebabx.fr

« Gilbert Shelton, comix, psychédélisme et underground, freaks et phacochères : un itinéraire graphique dans la contre-culture étasunienne »
Jusqu’au dimanche 17 avril, Bakery Art Gallery, Bordeaux (33)
bakeryartgallery.com