SEMPÉ

Le Musée Mer Marine propose une somptueuse rétrospective de près de 200 originaux du dessinateur natif de Pessac. L’occasion d’apprécier la mue spectaculaire d’un stakhanoviste du dessin d’humour qui a su insuffler de l’intemporalité à un art pourtant voué à l’éphémère. 

Nicolas Trespallé

Malgré près de 70 ans de carrière, des milliers de dessins compilés dans plus de 40 recueils, des collaborations prestigieuses (Goscinny, Süskind, Modiano…), des publications régulières pour les plus grands journaux, Sempé élude toute idée de vocation dès lors qu’il s’agit d’évoquer ses débuts. S’il a choisi le dessin, c’est simplement qu’il « aimait dessiner », assure celui qui se rêvait définitivement musicien, de préférence obscur jazzman jouant au fond d’un petit club enfumé. 

Après des tentatives précoces mais maladroites sous le pseudonyme de Dro (de draw, dessiner en anglais) dans les pages de Sud-Ouest, Sempé fuit Bordeaux très jeune et une atmosphère familiale pesante pour monter à la capitale et tenter d’inonder les journaux de dessins. 

Dès 1952, une centaine d’entre eux essaime déjà dans la presse populaire. Passant des pages de Ici Paris à France Dimanche parmi des dizaines d’autres supports aujourd’hui oubliés, Sempé se transforme en une fabrique à gags pour vivre. En cherchant dans le banal du quotidien la matière première de ses dessins, il développe insensiblement une vis comica tendre et empathique qui lui vaut d’être le premier dessinateur humoristique français à bénéficier de son propre recueil de dessins publié par un éditeur de Zürich dès 1959 ! 

Derrière le travail ingrat de cartoonist magnifiquement raconté par l’auteur lui-même dès 1962 dans les pages de Elle (à ne pas louper sur les cimaises), Sempé entame au tournant des années 1960 une fructueuse collaboration avec la grande presse d’information : Le Nouvel Observateur, L’Express, Le Figaro. Jour après jour, il construit son style ou plutôt affine « ses tics » comme il l’avoue lui-même, s’inspirant de ses passions pour construire son univers lunaire plein de musiciens, de bibliophiles, de vélos, de chats flegmatiques, de petites gens ou de bonhommes perdus dans l’immensité de la nature, pris dans la frénésie urbaine ou noyés sous le flot oppressant de la modernité. 

À l’innocence enfantine qui assure le succès intergénérationnel du Petit Nicolas, il s’amuse de la complexité sans fin du monde des adultes. Si ses dessins portent la marque d’un temps qui change et les mutations d’un monde happé par le vertige du consumérisme, sa ligne frêle et nerveuse n’a pas son pareil pour capter des instants de grâce, ses moments anodins ou intemporels nichés derrière un ordinaire qu’il magnifie. Échappant peu à peu à la contrainte systématique du gag à mesure que sa renommée s’agrandit, son trait se décante dans de grands formats et vient sonder plus largement « le comportement humain, l’angoisse, la crainte existentielle », une approche qui l’amène à être remarqué dès 1978 par la très prestigieuse revue The New Yorker pour laquelle il signe 107 couvertures, un record (la dernière livraison date de mai 2019). 

S’il aime montrer des personnages se dépatouiller comme ils le peuvent avec la vie, l’inconsolable et gai Sempé a su à force d’abnégation et de travail modeler la sienne et transformer sa pratique en art. 

À la fin de l’exposition, on tombe ému sur une caricature croquée à l’arrière du bon de livraison d’un courtier en vin pour lequel il a travaillé à la fin de l’adolescence. Derrière le coup de crayon, on ressent toute la tendresse facétieuse de Sempé, et déjà l’impérieuse envie de créer son propre monde, pour mettre à distance le vrai.

« Sempé en liberté »,
jusqu’au dimanche 6 octobre,
Musée Mer Marine, Bordeaux.
www.mmmbordeaux.com