LARA BARSACQ – La chorégraphe installée en Belgique présente deux pièces de son triptyque sur les Ballets russes à la Manufacture CDCN. Elle y rend hommage à deux créatrices du début du xxe siècle, Ida Rubinstein et Bronislava Nijinska, figures oubliées de l’histoire de l’art, en convoquant archives, récits, danse, chants et sororité. 
Propos recueillis par Stéphanie Pichon

L.Barsacq ©Stanislav Dobak

Ida Don’t Cry Me Love et Fruit Tree évoquent respectivement Ida Rubinstein et Bronislava Nijinska, qui ont toutes deux collaboré aux Ballets russes, auxquels vous aviez déjà consacré un premier solo en 2018, Lost in Ballets russes. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette période artistique du début du xxe siècle ?

Lost in Ballets russes était un projet très personnel autour de Léon Bakst, le grand-oncle de ma grand-mère, costumier et décorateur des Ballets russes. Dans cette pièce, je parlais d’un poster qui était chez moi, enfant, et qui m’a fait danser. Sur ce poster figurait Ida Rubinstein. C’était une muse pour Léon Bakst et elle m’a beaucoup fait rêver. En faisant des recherches dans les archives, je me suis rendu compte qu’elle avait été oubliée de l’histoire de la danse, comme beaucoup d’autres femmes de cette époque. Alors, j’ai eu envie de faire vivre cette femme du poster. Ida Don’t Cry Me Love parle de figures emblématiques qu’elle a interprétées – Shéhérazade, Salomé, Jeanne d’Arc, etc. – mais aussi de son pouvoir et de sa grande liberté. C’était une femme qui avait de l’argent, cela lui a permis de côtoyer les grands créateurs de l’époque, de commander le Boléro à Ravel ou des compositions pour ses pièces à Stravinski. Dans Ida, nous sommes trois femmes au plateau. Nous évoquons ces figures fortes, mais nous parlons aussi de nous. Et, sans le vouloir, nous créons un manifeste de la femme libre, émancipée.

Fruit Tree, votre dernière création, se consacre, elle, à l’œuvre de Bronislava Nijinska, une proche d’Ida Rubinstein.

C’est une femme très créative qui a chorégraphié plus de 70 pièces, dont Les Noces, ballet majeur du début du siècle qui a bouleversé la danse. Elle est beaucoup plus connue qu’Ida, notamment par son frère Vaslav Nijinski, avec qui elle a collaboré. Pendant mes recherches, je me suis rendu compte qu’il n’existait que deux livres sur elle. Je retombais encore sur cet effacement de l’histoire. Il faut voir les critiques terribles écrites sur elle, qui disent, par exemple, que c’était une femme laide au plateau. C’est donc cela qui reste d’elle ? Mais ça n’est pas possible ! Cela m’a touchée en tant que femme. Fruit Tree est donc une ode à Nijinska, où je mêle des échos de l’éco-féminisme d’aujourd’hui à son histoire, je parle de la nature sacrifiée comme des femmes sacrifiées.

La plongée dans les archives est importante dans ces deux pièces. Comment avez-vous travaillé avec ce matériau et comment le convoquez-vous sur scène ?

Au départ il y a beaucoup de lectures. C’est un voyage très solitaire, et un grand plaisir ! Je trie ce qui est croustillant, ce qui me fait réagir, ce qui déclenche une créativité. Je cherche pendant presque deux ans avant de rencontrer les interprètes. Ensuite, je transforme l’archive. Mes pièces sont « inspirées de » mais il ne s’agit pas d’une archive exacte. La question est plutôt : quel vestige ? Ainsi, il y a la trace d’une esthétique. Ida, par exemple, était une femme flamboyante, une diva. Cela se retrouve dans la tapisserie imaginée par Sofie Durnez, les costumes pailletés, la musique de Ravel, de Debussy. C’est plus solaire et poétique que Fruit Tree, inspiré des Noces qui est un ballet austère. Nijinska aimait l’abstraction, la mouvance moderniste, et cela impacte la gestuelle, les costumes. Cette femme nous pousse à quelque chose de plus sombre.

Vous avez commencé cette série de pièces en 2018, à plus de 40 ans et une grande carrière d’interprète derrière vous. Auriez-vous pu vous intéresser à cette histoire plus jeune ? 

Le point de départ de Lost in Ballets russes est très personnel. J’ai perdu mon père quand j’étais enfant. Il avait 42 ans. Quand j’ai eu 42 ans moi- même, j’ai voulu faire un kaddish à mon père. Faire ce deuil était une nécessité. Une fois dans les archives, je me suis rendu compte de toutes ces femmes très créatives qui avaient disparu de l’histoire, et cela a déclenché d’autres envies. À 20 ans, je n’aurais peut-être pas eu la maturité de créer à partir de cela, même si je pense que j’aurais été révoltée. Aujourd’hui, la parole sur la place des femmes se libère. Cela a joué, certainement. Créer répondait à une urgence. J’avais aussi envie de rendre hommage à toutes ces femmes : les mères, les grands-mères, les amies… Ce sont elles nos héroïnes, elles qui nous inspirent et nous donnent du courage. Dans Ida, nous sommes en sonorité, dans Fruit Tree, il y a un homme au plateau, pour amener une conversation plus ouverte.

Aujourd’hui, la parole sur la place des femmes se libère. Cela a joué, certainement. Créer répondait à une urgence.

Dans Lost in Ballets russes, vous étiez seule en scène ; dans Ida, vous invitez deux autres danseuses. Fruit Tree est un quatuor, où vous ne dansez plus. Est-ce qu’inclure plus de collaborateurs est une manière de rendre le propos plus universel ?

Pour Ida, je suis arrivée très prête sur le projet, j’avais beaucoup de matière d’archives, je savais ce que je voulais en faire. Sur Fruit Tree, j’ai tout mis en partage avec les interprètes. Nous avons imaginé, à cinq, comment, avec ces archives, nous allions recréer ce qui inspire chaque interprète. Ce sont eux qui le défendent avec leurs corps, avec ce qu’ils sont, dans une vraie vulnérabilité. J’aime que transparaisse l’intime des personnes au plateau, et que le spectateur ressorte en se disant j’ai rencontré Carlos, Marta, Marion, Sue-Yeon. La pièce parle autant de Nijinska que d’eux.

L.Barsacq ©Stanislav Dobak

Vos pièces entremêlent beaucoup la danse avec le chant, la musique…

C’est avant tout un goût personnel. Le chant, je trouve cela très transparent. Par la voix des quatre interprètes, il y a une forme de sincérité qui se dégage. On a l’impression de les voir directement, comme s’ils ne pouvaient pas se cacher. Ida Rubinstein voulait faire « un art aux trois visages » en liant le chant, la danse et le texte. C’est un peu ce que je fais.

En avez-vous fini avec cette période artistique du début du xxe siècle ?

Oui ! Je pense que la période des Ballets russes, c’est bon… En revanche, j’ai toujours l’envie de parler des femmes. C’est encore plus présent qu’avant. De quelle manière, je ne sais pas. Peut- être à partir d’autres archives, peut-être sur les compositrices de musique. Il y a aussi beaucoup à faire à cet endroit.

IdaDon’t Cry Me Love, mardi 14 décembre, 20h, Fruit Tree, jeudi 16 décembre, 20h,
La Manufacture CDCN, Bordeaux (33). www.lamanufacture-cdcn.org