Joël Brouch, directeur de l’OARA, revient sur cette très déstabilisante année 2020, aux spectacles empêchés et aux artistes sans public. Entre captations live, diffusion dans les interstices des programmations ou projets contextuels, l’agence artistique régionale tente d’inventer de nouveaux formats de soutien aux créateurs et créatrices de Nouvelle-Aquitaine.

Joel Brouch OARA MECA

Comment l’OARA finit-il cette année 2020 si particulière ? L’agence a-t-elle modifié, adapté ses manières de faire ?

Pour nous comme pour tout le monde, c’est une crise inédite qui appelait, de fait, des solutions inédites. Elle nous a obligés à tout repenser, en gardant en tête notre principe de base : c’est pour les artistes, et avec eux, qu’on doit imaginer des réponses. On a très vite essayé d’envoyer des signaux positifs. Au fur et à mesure, on a imaginé toute une série de dispositions ou de re-dispositions pour s’adapter à la réalité d’un écosystème dans lequel les artistes ne travaillaient plus ; les théâtres étaient fermés, le public était assigné à résidence. On savait qu’on aurait un second confinement à l’automne et qu’il fallait installer dans la durée de nouvelles façons d’accompagner les artistes. Ce qui va être important maintenant, c’est de déconfiner nos pratiques, de ne pas repartir sur les mêmes dynamiques qu’avant. Comment sort-on de cette parenthèse, qu’est-ce qu’on tire comme leçons, qu’est-ce qu’on garde de positif de ce qui s’est inventé depuis six mois ?

VALJEAN_Enregistrement dans le cadre de Musicalarue sur un plateau

Depuis le premier déconfinement, les artistes sont revenus travailler sur la MÉCAscène. Et il y a cette nouvelle expérience de sortie de résidence live filmée. Comment cela s’est-il mis en place ?

Nous avons à la MÉCA un matériel performant : 10 caméras, du matériel de montage. Cette idée d’investissement est venue il y trois ou quatre ans, quand on travaillait sur le projet de la MÉCA et qu’on imaginait que les artistes puissent filmer leurs temps de résidence. Ensuite, il y a eu l’idée de diffuser en direct les sorties de résidence. On a commencé en septembre avec Bar’Òc, puis en novembre avec Chronic(s) 2. La troisième idée, c’était de créer des pastilles pédagogiques autour des processus de création notamment pour l’Éducation nationale. Au printemps dernier, quand est apparu le phénomène d’invisibilité, on a imaginé quatre résidences augmentées pour quatre spectacles qui sont passés sous les radars des programmateurs. On fait appel à Grenouilles productions qui, en plus de notre captation, font aussi un teaser, un générique, des photographies. Puis, est venu le second confinement : des journées professionnelles prévues à la MÉCA ont été annulées et, sur cette semaine libre, j’ai invité des artistes qui devaient tourner leurs créations, tels que Laurent Rogero avec Sauvage, Marlene Rubinelli avec Ma maison, ou Matthieu Roy avec Gros. Pour la captation, on fait venir un intermittent qui monte en direct les images des six caméras. Une fois qu’on a diffusé le direct, on demande aux artistes de regarder la vidéo : s’ils estiment qu’elle donne une image dévaluée de leur spectacle, on la retire. Sinon, on la laisse plusieurs jours.

VOLTE – Pièce pour enfants en mal de démocratie©Les Ouvreurs de Possibles

Quels sont les retours des artistes ?

Ils sont emballés ! Marlene Rubinelli, avec sa forme performative et circassienne, va dépasser les 3 ou 4 000 vues. Sauvage a été vu 7 à 8 000 fois. Et puis ça crée une relation qu’on n’a pas toujours dans les halls des théâtres. Dans la vraie vie, il y a toujours une sorte de pudeur à venir échanger avec l’artiste après une création. Et là, spontanément, ce sont des dizaines de commentaires, y compris de professionnels.

Certains craignent cependant que les captations et l’image ne tuent le spectacle vivant…

Non seulement ça ne le tue pas, mais au contraire cela rend encore plus nécessaire la rencontre vivante dans un théâtre. Qui peut croire un instant que ça remplacera le spectacle vivant ? Autant dans le cinéma, l’inquiétude est légitime. Mais qui aime regarder les spectacles vivants en vidéo ? Moi je le fais par défaut ! Je n’ai pas d’inquiétude là-dessus.

CHRONIC(S) 2©Cie Hors Série—Hamid Ben Mahi 2020

Financièrement comment l’OARA a-t-il rebondi ? Quels sont les besoins des compagnies ?

« Avec cette crise, on a redécouvert que quand les artistes ne travaillent plus, c’est tout le système qui s’écroule. »

Il fallait d’abord aller vite : quand quelqu’un se noie, on ne se pose pas de question, on plonge, on le sauve. Si on veut que demain il y ait une quelconque relance, il faut que les acteurs soient en vie. La première stratégie, au printemps dernier, a consisté à faire en sorte que les conséquences du confinement soient les moins dramatiques possibles. Cela passait par l’assurance que tous les spectacles annulés étaient payés, que tous les spectacles qui devaient être créés étaient co-produits, même s’ils n’étaient pas créés, et par l’obligation de payer très tôt tout ce qu’on leur devait, pour qu’ils confortent leur trésorerie. À l’heure actuelle, on réfléchit à la suite : maintenir les gens en vie c’est une chose, relancer une dynamique, ça va être autre chose. On se dit qu’il faut sortir les artistes de cette simple logique de production-fabrication-diffusion des spectacles. On peut exister autrement dans un territoire, et dans la relation aux personnes qui y vivent, qu’en étant producteur de spectacles. À l’OARA, on a multiplié les soutiens à ces projets contextuels au long cours, qui se traduisent par des formes spectaculaires mais surtout par des protocoles de travail et d’actions, comme l’a fait Caroline Melon à Libourne. Je crois que ça va être un des enjeux à l’avenir : arrêter de considérer l’artiste seulement dans sa capacité à produire du spectaculaire. Dans l’écosystème de la culture, on avait un peu oublié peut-être cette interdépendance qui nous lie aux artistes. Avec cette crise, on a redécouvert que quand les artistes ne travaillent plus, c’est tout le système qui s’écroule. Cela peut être le socle d’un renouveau dans les façons d’être en lien. Ce sont des débats qui agitent le milieu depuis des années avec la question des droits culturels, de l’ESS…

Ma Maison©Cie L’MRGÉE—Marlène Rubinelli-Giordano

C’est une vision partagée par d’autres opérateurs culturels que l’OARA ?

On voit de plus en plus d’initiatives de ce genre : à Saint-Junien par exemple, la Mégisserie fait un travail formidable avec le penseur Bruno Latour…

Mais cela fait longtemps que la Mégisserie travaille de cette manière !

« On est dans des expérimentations qui croisent les sciences sociales et la culture. »

Oui, mais ils étaient un peu perçus, disons… un peu de haut. C’est aussi Tiphaine Giry, qui, en trois ans à Libourne, est en train de bouger les cases. C’est Nathalie Elain, à Périgueux, qui commence à faire un travail passionnant à l’Odyssée, en lien avec les habitants et des chercheurs. On est dans des expérimentations qui croisent les sciences sociales et la culture. C’est une autre façon de réinvestir ces lieux de culture, qui s’étaient repliés sur un rapport de consommateur. Malheureusement, la plupart des équipement culturels ont une structure économique qui leur impose d’avoir des recettes propres, et donc de la billetterie. Mais pour ce type de projets, il n’y en a pas forcément, et les coûts sont les mêmes, voire plus importants.

Comment percevez-vous l’état des artistes du spectacle vivant en cette fin 2020 ?

La période fait du mal à ceux qui étaient déjà fragiles avant, met en tension ceux qui étaient dans l’entre-deux, et puis il y a ceux qui passent entre les gouttes parce qu’ils sont assez solides. L’enjeu, c’est de faire en sorte que cette classe moyenne des artistes, – et ce n’est pas péjoratif –, qui sont dépendants de la réussite d’un spectacle, ne soit pas impactée. Toutes nos mesures visent à ça, notamment la dernière, « À la relance », qui offre des temps de travail rémunérés aux artistes qui repartent en tournée après des mois d’arrêt. On ne peut pas les amener sans énergie au plateau, à la fois pour le public, mais aussi pour leur propre santé.

« Si on n’est pas un point de repère, si ça ne se traduit pas en acte, si on n’est pas ce tiers de confiance avec les acteurs du territoire, alors on est seulement une institution qui a du pognon, et qui donne de l’argent. »

Et puis, grâce aux économies qu’on a faites sur l’arrêt ou presque de nos déplacements, on imagine un fonds dédié pour des lieux qui voudraient programmer dans les interstices, sur les temps de vacances scolaires notamment. Tout le monde parle d’encombrement, à cause du grand nombre de reports des saisons 19-20, puis 20-21. Ce fonds ouvre une nouvelle voie. Le Théâtre de Gascogne, à Mont-de-Marsan, s’est déjà prononcé pour organiser des temps, fin août 2021. On est toujours au travail pour essayer de trouver de nouvelles solutions. Et le signal qu’on doit adresser, il faut qu’il soit positif. Si on n’est pas un point de repère, si ça ne se traduit pas en acte, si on n’est pas ce tiers de confiance avec les acteurs du territoire, alors on est seulement une institution qui a du pognon, et qui donne de l’argent. Mais notre métier, ça n’est pas ça.

Propos recueillis par Stéphanie Pichon

Sortie de résidence VOLTE / Pièce pour enfants en mal de démocratie, Les Ouvreurs de possibles, jeudi 10 décembre, 16h, Facebook de l’OARA : www.facebook.com/OARAnouvelleaquitaine

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