ARC EN RÊVE Le centre d’architecture bordelais vit sa dernière saison avec ses fondateurs historiques : Francine Fort et Michel Jacques. Depuis 1981, l’éducatrice spécialisée et l’architecte ont veillé à la destinée d’un lieu unique avec la ferme intention d’inventer une pédagogie de l’architecture déployée en quatre pôles : exposition, éducation, formation et expérimentation. Près de 40 ans après les premières expériences avec des enfants et l’exposition « Enfants & Construction », en 1982, arc en rêve figure sur l’atlas mondial de l’architecture contemporaine. Un projet porté à bout de bras, survivant à la tourmente, et dont l’avenir est toujours incertain sans parler de l’hallucinante hypothèse d’une fusion avec le CAPC musée d’art contemporain… L’entretien, passionnant et passionné, ne carbure ni à la nostalgie ni au règlement de comptes, mais une page d’une dimension internationale se tourne. 

Propos recueillis par Marc A. Bertin & Franck Tallon

Quelle est votre définition de l’architecture ?

Michel Jacques : C’est là où l’homme habite dans le sens le plus large. Ce n’est pas le logement, c’est le territoire, le « là ». On est sédentaire ou nomade. Certains habitent tout, d’autres rien. Cette diversité signifie habiter le monde. C’est une question universelle, pleine de dimensions, notamment culturelle. 

Francine Fort : La question spatiale : en mouvement ou bien ancré ? C’est aussi l’art de la relation à l’économie, aux matériaux, aux usages, au paysage et à l’autre. Donc à la différence. C’est également la conception, celle des bâtiments par exemple. Telles sont les préoccupations d’arc en rêve que nous abordons à travers des expositions thématiques ou monographiques, en présentant des oeuvres d’architectes, projets réalisés ou non.

M.J. : Il y a une difficulté dans la profession, étant architecte, je sais de quoi il revient. En fait, c’est la question de l’architecture et de ce qu’en fait le public. On attend que nous montrions l’architecture « savante », souvent assez éloignée des gens. Le champ de l’architecture demeure incompris, d’autant plus que peu de lieux culturels lui sont dédiés. Cette question est toujours irrésolue depuis 40 ans. 20 ou 30 ans en arrière, il y avait des oeuvres « évidentes » à montrer, qui suscitaient surprise et étonnement. Néanmoins persiste la difficulté à la faire comprendre et apprécier voire aimer. Nous sommes lucides sur ce point éminemment délicat. Aujourd’hui, ce questionnement est plus crucial que jamais. Au fond, il faut toujours distinguer l’architecture – qui est partout – des architectes, qui produisent.

F.F. : L’architecture, c’est quelque chose d’extrêmement familier mais vécu comme uniquement réservé à des spécialistes.

À l’origine, quel était le projet de l’atelier public d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement à l’usage des enfants ?

F.F. : C’est bien atelier qu’il faut souligner ! Ce n’est pas une galerie, nous sommes du côté de la pratique.

M.J. : Un atelier public, fruit du constat d’un manque : la production d’agences privées mais nul espace d’intérêt public et collectif.

F.F. : Nous étions mus par l’idée de nous adresser à tous les habitants et même les plus exclus : les enfants, tous futurs citoyens. On ne voulait pas leur apprendre des choses. On attendait qu’ils nous disent des choses sur leurs pratiques. Le pôle enfant était là dès le premier jour : architecture enfant rêve, arc en rêve.

M.J. : Le projet s’est construit entre le champ du social et celui de l’architecture.

F.F. : J’évoluais alors dans le champ social, travaillant auprès de l’enfance dite inadaptée, des jeunes autistes. J’avais un projet sur l’espace. Et j’ai rencontré Michel et son frère Philippe, étudiants à l’école d’architecture. Voilà l’originalité de l’histoire. Au départ, nos actions dans le volet enfance, les parcours urbains, par exemple étaient inspirés du Royal College of Art. D’autres pratiques puisaient leur inspiration en Scandinavie ou en Allemagne.

M.J. : C’était une action citoyenne, assez expérimentale. On butait déjà sur le rapport du public à l’architecture, aussi a-t-il fallu provoquer un choc ! On s’est lancé dans un ambitieux programme d’expositions et de conférences, on a amené les grands architectes chez nous. On a créé les situations pour des rencontres et des découvertes. Or, ces dernières années, les questions de société, de l’urgence sociale à l’urgence climatique, sont revenues comme un boomerang. La donne a changé.

Au début des années 1980, quel est le paysage de l’architecture en France et à Bordeaux ?

F.F. : arc en rêve ouvre ses portes en 1981, sous Michel d’Ornano, ministre de l’Environnement et du Cadre de vie [qui avait succédé au ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme, fondé en 1944, NDLR]. Mais les dimensions culturelles et sociales au coeur de ce ministère remontent à un certain Premier ministre de Georges Pompidou : Jacques Chaban-Delmas. Puis, viendra la loi du 3 janvier 1977 sur l’architecture, stipulant dans son article 1 : « L’architecture est une expression de la Culture. » De cette loi, naissent les CAUE (conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement), organismes investis d’une mission d’intérêt public, dont l’objectif est de promouvoir la qualité de l’architecture, de l’urbanisme et de l’environnement dans le territoire départemental. Une initiative militante.

M.J. : Il n’y a aucun lieu culturel dédié en France, mais, paradoxalement plus de revues consacrées à l’architecture qu’aujourd’hui. En Europe, c’est une quinzaine de lieux. On est face à un domaine longtemps confisqué par les élus et dont les enjeux semblent trop importants pour le monde culturel. D’ailleurs, à l’époque, on en nie toute dimension sociale et culturelle.

F.F. : Hormis à Beaubourg, c’est le désert en la matière. Et, dès 1981, des moyens sont mis à disposition. Globalement, pendant les années 1980 et 1990, la question de l’architecture est portée par la puissance publique.

M.J. : Rapidement, il y aura des sous, de l’avant-garde et de la confiance. Confiance extraordinaire de Jacques Chaban-Delmas ; il faut lui en savoir gré.

Deux entités – arc en rêve et le CAPC – sous le même toit, est-ce facile à vivre ?

M.J. : La pluridisciplinarité dans un même lieu est une idée importante et généreuse, toutefois on n’a pas su la mettre en oeuvre. On a plus « cohabité » avec de réelles réussites comme l’exposition « Insiders » en 2009.

F.F. : Je suis en désaccord avec Michel. 

Au départ, on pouvait avoir une entrée indépendante pour rejoindre directement le premier étage de la galerie, on aurait même pu bénéficier d’un budget dédié. Mais on a désiré faire entrée commune car la circulation dans l’enceinte de l’entrepôt Lainé oblige avec ses coursives et ses escaliers à la fluidité. On savait bien que le public qui viendrait penserait innocemment que nous étions un département du musée d’art contemporain. Mais les porosités existent. Après, oui, les soucis structurels existent, dont le billet commun.

M.J. : Malgré tout le bien que l’on peut penser de l’interdisciplinarité, l’architecture est mise en fragilité ; un champ plus difficile, moins compris. Peut-être manque-t-il autre chose ici en plus de l’art contemporain et de l’architecture ? Pour assurer notre pérennité, faudrait-il fonder des lieux dédiés ? Comment optimiser le lieu ? Quel est le rapport avec le public ? Tout a changé : le prix, les horaires d’ouverture… La frilosité est générale, il faut ouvrir les portes et les esprits. « Il faut urbaniser ce lieu » comme disait Michel Lussault, président d’arc en rêve entre 2011 et 2017.

Des souvenirs d’expositions marquantes ?

F.F. : « Ouverture », en 1989, enfin dotée d’un véritable espace d’exposition, un vrai passage. « Mutations », orchestrée par l’architecte néerlandais Rem Koolhaas, le philosophe américain Sanford Kwinter et l’architecte italien Stefano Boeri, en 2000.

Avec arc en rêve puis la biennale Agora, Bordeaux aurait pu devenir la capitale de l’architecture. Qu’est-ce qui n’a pas fait le lien ?

F.F. : Pour le BTP, Bordeaux est une référence. Certainement. La biennale Agora, comme axe de communication, c’était génial à tous points de vue. Las, Michèle Laruë-Charlus s’en va, Agora s’arrête. arc en rêve, après notre départ, quel avenir ?

M.J. : Effectivement, Bordeaux a tout pour le devenir. Il existe un biotope qui pourrait bénéficier de synergies entre la politique urbaine et arc en rêve. On n’a pas su convaincre la Ville d’utiliser plus arc en rêve dans sa politique architecturale et urbaine. On constate beaucoup de constructions ces dernières années et si peu de bâtiments remarquables hormis la maison Latapie, la maison Lemoine, les Archives de Bordeaux-Métropole, le stade Matmut-Atlantique, le GHI et la MÉCA. Que restera-t-il du point de vue patrimonial à Bordeaux ? Peu de choses de dimension internationale.

F.F. : En 1998, on mène une action avec Domofrance pour du logement social pas cher avec des architectes et des maîtres d’ouvrage1. Une expérimentation en périphérie qui a fait école, même avant la livraison complète !

M.J. : Bernard Blanc s’est beaucoup appuyé pour Aquitanis sur l’expertise d’arc en rêve. On sait inspirer voire accompagner des projets.

F.F. : Le politique nous a peu à peu quittés… malgré notre rôle culturel sans cesse souligné. On a été reconnu, mais la frontière avec l’opérationnel perdure.

M.J. : En qualité d’architecte, je n’ai jamais été invité au moindre jury de la ville de Bordeaux…

Qu’est-ce qu’arc en rêve en 2019 ?

M.J. : Ni regrets, ni nostalgie. Le projet est sur les rails. Pas question de renouvellement, il faut embrayer de suite et le conduire ailleurs, l’amener vers ce que l’on ne sait faire.

F.F. : L’appétit pour l’architecture est toujours aussi vif à Bordeaux, c’est le fruit de décennies de travail.

M.J. : À l’étranger, arc en rêve est une référence de longue date, d’autant plus que nous ne sommes pas dans une capitale. Nous n’avons cessé de contribuer au rayonnement de Bordeaux. C’est un projet vivant qu’il faut toujours développer, le travail n’est pas fini. Tant de chantiers à ouvrir de l’éducation aux promoteurs qui font 80 % de la ville. La priorité, c’est l’habitant. Encore et toujours.

F.F. : À notre décharge, le caractère reclus de l’architecture est une spécificité française.

M.J. : La profession n’a pas su saisir tous les changements de la société.

Serait-il possible de refaire arc en rêve en 2019 ?

M.J. : Oui, mais dans un format différent et d’autres conditions.

F.F. : J’ai la naïveté de croire que les projets militants sont toujours possibles aujourd’hui.

Et demain ?

F.F. : On a conscience de la valeur d’arc en rêve, un bien public à transmettre. On y travaille depuis 5 ans. C’est fragilisant vu la période d’incertitude politique et de contraction budgétaire, or arc en rêve doit absolument être accompagné d’un point de vue institutionnel.

M.J. : Une histoire du monde s’est racontée à arc en rêve, à Bordeaux. Il serait fâcheux de repartir à zéro. Certes, arc en rêve est un projet avec des « fondamentaux », mais sa singularité doit être réinterprétée.


1. Les diversités à Bordeaux et Le quartier d’habitation Sérillan à Floirac.


« yellow_ demain, entre insolence et influence, arc en rêve transmet arc en rêve »,
jusqu’au dimanche 26 janvier 2020,
arc en rêve centre d’architecture, galerie blanche.
« Countryside, The Future »
Rem Koolhaas & AMO, été 2020 (sous réserve à l’heure où nous imprimons, selon l’expression consacrée).
www.arcenreve.eu