Aurélie Van Den Daele©Marjolaine Moulin

AURÉLIE VAN DEN DAELE – Fini les soubresauts et l’intérim au Théâtre de l’Union. Le centre dramatique national de Limoges, malmené par une longue crise interne qui s’est soldée par la démission de Jean Lambert-wild en novembre 2020, a trouvé une nouvelle tête depuis la rentrée. La fondatrice du Deug Doen Group, était artiste associée, entre autres, du TnBA.
Présentations. Propos recueillis par Stéphanie Pichon

Vous venez d’être nommée à la direction du Théâtre de l’Union, à Limoges. Pourquoi avoir eu envie de postuler pour ce théâtre qui sortait d’un double traumatisme : celui de la crise sanitaire, et celui d’une crise sociale ?
C’est la deuxième fois que je postule à un CDN. J’avais depuis longtemps un désir d’être associée à un espace, un territoire. J’interviens depuis trois ans en école supérieure de théâtre et j’avais envie d’approfondir cet engagement. J’ai aussi entamé un gros projet sur la forêt, en tant que territoire de lutte, d’étrangeté, de magie. Le CDN de l’Union constitue donc un territoire écran pour un projet de création, et pour répondre partiellement aux problématiques de notre société, notamment autour du vivant. Ces différents moteurs m’ont amenée à candidater. La crise sociale qu’a traversée le théâtre n’a pas été un frein à ma candidature. Je savais que je serais accompagnée pour en sortir, je ne me suis surtout pas dit que j’étais en mission de sauvetage ! Ce qui a fait nécessité pour moi, c’était le territoire et les forces de l’Union : son atelier de décor, de costumes, l’Académie…

Comment s’est passé la première rencontre avec l’équipe ?
Elle a été très forte. Christophe Floderer, qui a assuré l’intérim, a organisé une rencontre avec les quatre candidats, où on a pu dialoguer avec l’équipe dans son intégralité. J’ai senti une grande motivation, et que cette histoire, si elle appartenait à un passé récent, n’empêchait pas l’envie d’écrire une nouvelle page. Cela m’a beaucoup rassurée. L’équipe a été accueillante, chaleureuse. Je les ai revus à l’ouverture de saison, mais j’attends la fin de ma période de création de Soldat.e inconnu.e, pour entamer véritablement mon travail avec eux.

Soldat·e inconnu·e, qui vient d’être créé à Paris, au Théâtre Ouvert, s’ancre dans le contexte des attentats du 13 novembre 2015, dont le procès est en cours pour plusieurs mois. Cela donne-t-il une autre résonance à la pièce ?
C’est effectivement une pièce dont le geste originel se situe lors des attentats, et l’année qui suit. Le soir du 13 novembre, nous étions en train de jouer Angels in America à Paris. Je suis alors confrontée à mon impuissance, et me demande ce que peut le théâtre dans un monde en mutation. Soldat·e inconnu·e aurait dû être créée la saison dernière. Aujourd’hui, elle surgit dans une actualité très forte, qui lui donne une autre résonance. Je sens l’impact de la pièce sur les spectateurs. Pour autant, on ne fait pas théâtre avec le procès. On essaie de créer une fable, avec des personnages de fiction, sans aucune volonté de restituer les événements. C’est un appel à la pulsion de vie, et cela raconte les résonances très fortes que l’histoire peut avoir sur les identités de chacun. Sidney Ali Mehelleb se penche sur des invisibles, deux soldates de l’opération sentinelle, catégorie peu représentée sur des scènes de théâtre.

« Ce qui a fait nécessité pour moi, c’était le territoire et les forces de l’Union : son atelier de décor, de costumes, l’Académie… »

Sidney Ali Mehelleb a écrit ce texte, et il en est aussi un des interprètes…
Sidney est un auteur-interprète ; il a renoncé à mettre en scène ses pièces. Il a une écriture très proche du plateau, ce qui lui permet d’éclairer le texte, et ses dimensions poétiques. C’est un atout pour le spectacle, cette double place. Il a écrit cette pièce à ma demande. Je voulais monter Vous n’aurez pas ma haine d’Antoine Leiris, et je n’ai pas eu les droits. Sidney était avec moi, ce 13 novembre 2015, lorsqu’on a arrêté de jouer la pièce Angels in America, et qu’on est resté un long moment, enfermés dans le hall avec les spectateurs. C’est un souvenir partagé très fort. La pièce part de cela.

Dans votre projet du CDN, ces collaborations artistiques, notamment avec des auteurs et autrices, sont très présentes.
La coopération, la co-construction, la collaboration sont désormais des mots « bateaux », mais très importants pour le projet du CDN. Je voudrais essayer d’inventer des nouveaux modes de collaboration avec les auteurs et autrices, et créer les conditions pour travailler véritablement ensemble, permettre des hybridations. Et puis il faut arriver à ce qu’il y ait des nouveaux récits sur les scènes des théâtres, que le monde n’y soit pas seulement unilatéral, occidental. Les artistes associés seront Elsa Granat, Charlotte Lagrange, Gurshad Shaheman, Alice Laloy. La saison programmée étant déjà très dense, leur visibilité à Limoges commencera véritablement la saison prochaine. Mais nous présentons la création d’Elsa Garat King Lear Syndrome ou les mal élevés en mars, une pièce qui travaille à la réparation des êtres et aborde l’idée de s’occuper de nos aînés dans nos sociétés malades, avec une proposition participative.

À Limoges, les Zébrures d’automne (ex-Francophonies) agitent depuis longtemps cette ouverture décentrée, cette autre manière de faire langue et théâtre. Cette proximité vous inspire-t-elle ? 
Complètement ! C’est une richesse incroyable que d’accueillir ces auteurs, que de pouvoir accéder à des propositions uniques et superbes. J’étais à l’ouverture du festival cette année, c’est une chance incroyable que Limoges ait cela dans son ADN. J’espère que l’on va arriver à consolider les liens. Je souhaite collaborer avec les Francophonies, être sur des soutiens communs à des projets.

Angels in America

Dans la mission du CDN de Limoges, il y a aussi l’Académie de l’Union, formation professionnelle. Avez-vous déjà des axes de changement pour l’école ?
Il y a des choses à faire très concrètes, notamment pour la promotion qui sort tout juste. Elle a énormément souffert du contexte, et nous souhaitons les accompagner au mieux dans des dispositifs d’insertion, pour qu’ils aient les espaces de jouer et travailler. Ensuite, je souhaite prolonger ce qui a été fait, notamment cette classe ouverte sur les ultra- marins. Cette promotion était forte de toutes ces singularités. Je pense aussi proposer plus d’hybridation, des accès à des corps de métier différents. Enfin, l’Académie est implantée dans un cadre exceptionnel, en milieu rural. Je pense que cette particularité doit permettre à l’école de s’inscrire autrement dans le paysage théâtral régional, national et international, et doit devenir une vraie force.

Le CDN accueillera Angels in America en décembre, une pièce importante dans votre parcours de metteure en scène.
Oui, c’est un spectacle fondateur pour toute l’équipe. À la fois une saga, traversée par tous ces personnages, et une pièce qui évoque l’impact d’une maladie sur une société. Cette fresque de Tony Kushner nous parle de bouleversements intimes et s’articule historiquement avec l’époque de l’apparition du SIDA. Malgré son sujet, c’est un spectacle très joyeux, où affleure tout l’humour américain de Kushner. Avec cette série de trois soirées, on va chouchouter les spectateurs et imaginer une grande soirée festive pour fêter Noël ensemble !

En attendant, c’est au TnBA, théâtre auquel vous étiez associée jusque-là, qu’on vous verra en novembre, pour Soldat·e inconnu·e. 
Oui, on y joue du 16 au 19 novembre. C’est un spectacle bi-frontal, avec de la musique et de la poésie, l’endroit d’une catharsis commune, pour faire rituel ensemble et vivre moins solitairement ces blessures-là.

Soldat·e inconnu·e, de Sidney Ali Mehelleb, mise en scène Aurélie Van Den Daele,
du mardi 16 au vendredi 19 novembre, TnBA, salle Vauthier, Bordeaux (33). www.tnba.org

Angels in America, de Tony Kushner, mise en scène Aurélie Van Den Daele,
Du jeudi 16 au samedi 18 décembre, 19h, sauf le 18/12, à 17h, Théâtre de l’Union, Limoges (87).
www.theatre-union.fr