BASE SOUS-MARINE DE BORDEAUX – Le lieu mémoriel et emblématique accueille jusqu’à la fin de l’été « Hypernuit » qui réunit des œuvres du CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux et du Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA dans un dialogue sensible et fécond oscillant entre obscurité et lumière au sens propre comme au sens figuré.

Imposant et indestructible. S’il y a bien un monument chargé d’histoire à Bordeaux, c’est cette base sous-marine construite pendant la Seconde Guerre mondiale par l’Allemagne nazie pour accueillir des navires submersibles allemands et italiens. Converti en lieu d’expositions dédiées à l’art contemporain, l’espace bénéficie de volumes aussi majestueux que difficiles à investir…

Frais et sombre, il affiche en prime un taux d’humidité des plus élevés, couplé d’inondations périodiques causées par la montée du niveau de l’eau. Autant d’obstacles et de contraintes avec lesquels Claire Jacquet, directrice du Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA, et Sandra Patron, directrice du CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux, ont dû composer pour imaginer un dialogue entre les deux collections qu’elles administrent. Nées à une décennie d’intervalle1, les deux institutions partagent une proximité géographique et des trajectoires poreuses qui se repèrent notamment dans les 14 œuvres de Richard Long réparties dans les fonds des deux institutions. Pour autant, ces affinités électives ont rarement donné lieu à des accrochages en tandem. C’est dire le caractère particulier de l’événement.

En raison des paramètres contextuels évoqués plus haut, les œuvres réclamant un taux d’hygrométrie strict et rigoureux (telles que les dessins, les peintures et les photographies) ont été écartées au profit d’autres médiums plus endurants, à l’instar de la sculpture, de la vidéo, du son et de l’installation.

Signés par 49 artistes, les morceaux choisis se distribuent les 3000 m2 de surface dans une atmosphère de clair-obscur qui suscite ici un parti pris scénographique. « Nous avons eu envie de nous servir de la base sous-marine comme d’une boîte noire, d’une caisse de résonance pour nous emmener vers un ailleurs », indiquent ainsi les deux commissaires de l’exposition. Mâtiné d’inquiétude, cet ailleurs ne fait pas l’économie des introspections tourmentées. En témoignent les œuvres ouvrant le parcours : du drapeau noir en berne surmonté d’un aigle (de Reena Spaulings) aux constellations célestes dissimulant un dispositif de surveillance (de Nicolas Milhé) en passant par le sac de gravats provenant d’un tribunal plastiqué par la mafia italienne en 1994 (Maurizio Cattelan) et The Yellow Speaks (de Thu-Van Tran) tourné sur les anciens lieux de l’exposition coloniale de 1907 organisée au bois de Vincennes à Paris. Escorté par les 14 lustres de néon en cristal de Sarkis, l’itinéraire prend progressivement ses distances avec la réalité pour nous happer vers d’autres dimensions nocturnes et poétiques. Lesquelles croisent la nuit des temps jurassiques (Angelika Markul), la contemplation des eaux habitées avec le fascinant ballet nocturne de punaises d’eau (Anne- Charlotte Finel), le suspense des thrillers cinématographiques (Mark Lewis), les convocations symboliques (Hélène Bertin), les sommeils funéraires (Pascal Convert) et une flopée d’autres visions tour à tour oniriques, horrifiques, hypnotiques, distordues, surréalistes ou éminemment envoûtantes.
Anna Maisonneuve

« Hypernuit – Un dialogue entre deux collections », jusqu’au dimanche 28 août
Base sous-marine, Bordeaux (33)
www.capc-bordeaux.fr
www.fracnouvelleaquitaine-meca.fr