ROSA BONHEUR – Très attendue, l’exposition événement consacrée à la grande peintre animalière du xixe siècle met à l’honneur cette « illustre incomprise » dans une rétrospective qui bat en brèche les poncifs dans lesquels elle a longtemps été emprisonnée.

Le 16 mars 1822 naissait Rosa Bonheur dans le quartier de Saint-Seurin, à Bordeaux. À l’occasion du bicentenaire de sa naissance, le musée des Beaux-Arts de Bordeaux s’est associé au musée d’Orsay pour concocter en partenariat avec le Château de Rosa Bonheur (Thomery) et le musée départemental des peintres de Barbizon cette rétrospective tant attendue (1).

Rosa BONHEUR, Philadelphia Museum Barbaro après la chasse

Déployée dans la Galerie du musée des Beaux-Arts et dans l’aile nord du musée (qui présente quelques bonus), l’exposition réunit près de 200 œuvres, issues d’une myriade de collections publiques et privées d’Europe et des États-Unis, toutes plus prestigieuses les unes que les autres. Parmi elles : le musée du Prado, le château de Fontainebleau, le musée national de Stockholm, le LACMA, le Metropolitan de New York et même, excusez du peu, la collection privée de la reine Élisabeth II qui a consenti au prêt de ce somptueux portrait de lion. Installé dans la section introductive, ce fauve donne le ton comme l’explique Sandra Buratti- Hasan qui a co-signé l’exposition en duo avec Leïla Jarbouai. « Avec ce félin, on a voulu surprendre celles et ceux qui connaissent surtout Rosa Bonheur pour sa peinture du monde rural. »

Souvent cantonnée à l’image très réductrice de peintre de vaches et de moutons, Rosa Bonheur a porté son regard sur une quantité d’autres espèces animales (chiens, cerfs, faons, sangliers, chevaux, aigles, bœufs, chats sauvages, brebis, mouflons, lapins, etc.) mais aussi végétales. Chrono-thématique, l’accrochage nous embarque dans une œuvre polymorphe où la peinture, mais aussi la virtuosité du dessin, les sculptures de jeunesse et même quelques cyanotypes escortent un regard d’une grande modernité.

Élevée au sein d’une famille d’artistes, à une époque où les femmes ne sont pas admises dans les écoles d’art, Rosa Bonheur se passionne dès son plus jeune âge pour les animaux qu’elle croque inlassablement. Elle a 19 ans quand elle participe à son premier salon où ses deux lapins de format modeste se font remarquer pour leur facture minutieuse et les influences qui mêlent les animaliers nordiques du xviie siècle et les ouvrages de sciences naturelles qu’elle dévore (ceux de Buffon, Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire qui est d’ailleurs un ami de son père).

Dans les années 1840, elle poursuit ses recherches formelles sur l’animal dans le monde paysan, sillonne les campagnes en Auvergne, dans les Pyrénées, le Nivernais et livre Labourage, puis Taureaux et bœufs, race du Cantal et enfin Labourage nivernais, son premier chef-d’œuvre. S’éloignant d’une représentation idéalisée, la composition s’articule autour de sillons de terre labourés par des bœufs escortés par quelques personnages représentés de manière un peu floue. « Avec ce tableau, pointe Leïla Jarbouai, Rosa Bonheur s’impose comme la plus grande peintre animalière de son temps et livre une ampleur majestueuse à une scène des plus prosaïques. »

Le succès de cette toile s’amplifie avec son Marché aux chevaux, qui reçoit un torrent d’éloges et la propulse sur la scène internationale dès 1853. Faute d’être présente à Bordeaux (en raison de sa fragilité et de son format monumental), l’œuvre phare se découvre dans un dispositif numérique emboîté par de nombreuses études, une incroyable esquisse échelle 1 récemment découverte et par une des versions que Rosa Bonheur a réalisées sur le même thème à la suite du triomphe de l’œuvre. Venue de la National Gallery de Londres, cette variante est identique à l’originale conservée au Metropolitan de New York mais de plus petit format. Commandée par Ernest Gambart, marchand d’art et éditeur d’estampes qui maîtrise toutes les techniques commerciales de l’époque, elle servira de modèle aux gravures diffusées par la suite.

Particulièrement plébiscitée outre-Atlantique et en Angleterre, Rosa Bonheur est désormais indépendante financièrement. Elle s’offre le château de By, situé à Thomery, en lisière de Fontainebleau où elle s’entoure de Nathalie Micas, la mère de celle-ci et d’une multitude d’animaux. Scandé par 14 sections, le parcours muséal nous embarque aussi en Écosse, croise la route de Buffalo Bill, rêve l’Ouest américain, rencontre des registres inhabituels (atmosphères romantiques et caricatures inattendues), révèle une femme éminemment libre, anticonformiste mais pas anti-conventionnelle, amoureuse de la nature et du vivant qui fut sans aucun doute une pionnière de la cause animale.
Anna Maisonneuve

1. Présentée à Bordeaux, Barbizon et New York, la dernière rétrospective remonte à 1997.

« Rosa Bonheur (1822-1899) »
Jusqu’au dimanche 18 septembre
Galerie du musée des Beaux-Arts de Bordeaux, Bordeaux
www.musba-bordeaux.fr