LIVRES EN CITADELLE – Figure essentielle et souvent dans l’ombre, la traduction est pourtant indispensable à la bonne marche des lettres. Mis à l’honneur à l’occasion de la 28e édition de la manifestation blayaise, Nicolas Richard, capable dans le même élan d’embrasser les dédales de Thomas Pynchon ou les mémoires de Barack Obama, lève, un peu, un coin du voile. 
Propos recueillis par Marc A. Bertin

Nicolas Richard ©Julie Bonnie (sdp)

Traduire, est-ce trahir un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout ?

Un texte littéraire, c’est un flux, un univers entier, avec ses propres références, sa logique interne, son champ lexical, sa syntaxe… Quand je traduis de l’anglais en français, je convertis une tension en une autre tension ; je suis une sorte de transformateur, le courant est en 110, il faut le passer en 220. Mais oui : je suis un transfo ! Le premier roman de Quentin Tarantino, Il était une fois à Hollywood, est maintenant accessible à quelqu’un qui ne lirait pas l’anglais. Personne n’est trahi, tout est converti !

Se lancer dans cet exercice relève-t-il plus d’un amour de la langue que de la littérature ?

Il s’agit effectivement d’un exercice dans lequel je me lance, au sens d’un exo de math : il y a un énoncé (la version originale, en anglais), et, à l’arrivée, il faut que je propose une « soluce » (ma traduction, en français). Le déclencheur, pour moi, c’est la littérature ; si je traduis des livres aujourd’hui, c’est que des œuvres littéraires m’ont bouleversé et me bouleversent encore. Avec Jim Dodge (Stone Junction), je me suis enfoncé dans une éducation délirante sur la côte pacifique déchiquetée de la Californie du Nord. Avec Mike McCormack (D’os et de lumière), j’ai senti les variations d’intensité lumineuse sur la côte nord de l’Irlande et les caprices d’un cœur qui cahote. Avec Valeria Luiselli (Archives des enfants perdus), j’ai vécu les aberrations des mouvements de population entre le Mexique et les États- Unis. Et surtout, chaque livre que j’ai traduit a été le prétexte pour lire d’autres livres, découvrir d’autres voix.

Faut-il faire corps avec l’œuvre pour la traduire ou simplement l’affronter?

Je ne traduis un texte que s’il me plaît. S’il me plaît, il n’y a pas affrontement. Même le roman fou de Russell Hoban (Enig Marcheur), écrit dans une langue atomisée d’après l’apocalypse, une langue qui n’existe pas en anglais (« the riddley speak »), et que j’ai dû créer de toutes pièces en français (« le parlénigm »), il a fallu que j’arrive à jouer avec. Si je m’amuse, tout en restant dans un souci de plus grande fidélité possible à l’intention de l’auteur, qui lira y trouvera son compte. C’est en tout cas le pari que je fais à chaque fois.

Jadis, vous avez ramené des ouvrages à des éditeurs et, hop, vous vous retrouviez en charge de leur traduction. C’est fou à bien y songer, non ?

J’ai apporté les poèmes de Richard Brautigan aux éditions L’Incertain, à la fin des années 1980, et deux recueils ont paru en français, Tu es si belle qu’il se met à pleuvoir et Journal japonais. J’ai apporté au même éditeur des nouvelles de Joe R. Lansdale, et c’est devenu Texas Trip. Cela peut paraître un peu dingue, mais je crois que, par instants, bizarrement, les éditeurs ont besoin et envie de « scouts » qui attirent leur attention sur certains textes qu’ils n’auraient pas vus passer. Les éditeurs sont avant tout des lecteurs, eux aussi. Il y a tant de bons textes en anglais non traduits en français.

Vous faites autorité dans le domaine anglo-saxon – 120 ouvrages en 30 ans ! –, pourtant, votre première immersion totale fut, à 11 ans, la langue de Goethe, à Lübeck…

Tout d’abord, je ne crois pas particulièrement « faire autorité » : nous sommes des centaines de traducteurs littéraires de l’anglais en français, avec chacun nos spécialités et nos registres de prédilection. Ensuite, il n’y a quasiment rien à voir entre la phrase d’un Richard Powers (Le Temps où nous chantions), celle d’une Miranda July (Le Premier Méchant) ou celle de Garth Greenwell (Pureté) : trois auteurs géniaux, chacun à sa manière, trois réinventions de la langue anglaise et de la façon de bâtir une fiction. Maintenant, l’allemand. Ma première « langue étrangère » a été l’allemand, que j’ai apprise dès la sixième, au collège ; j’ai fait chaque été, pendant des années, des séjours en Allemagne du Nord, dans une famille allemande, et ce qui m’a marqué c’est d’être plongé dans une langue qui m’échappait, d’être arraché à la langue française qui me collait tellement à la peau que je ne me rendais pas compte de son existence. Ce que j’apprenais alors, c’était à mesurer la distance et le jeu qu’il peut y avoir entre deux langues. Sans que j’en sois conscient, la mécanique de la traduction se mettait en marche. Mais comment se fait-il que je sois devenu traducteur de l’anglais et non pas de l’allemand, alors ça, c’est une autre question !

Chaque livre que j’ai traduit a été le prétexte pour lire d’autres livres, découvrir d’autres voix.

La traduction ne connaît-elle aucune routine ?

Chaque livre à traduire fait l’objet d’une approche qui lui est propre. Les nouvelles de Woody Allen (L’erreur est humaine), je les ai lues à voix haute ; pour les romans de Thomas Pynchon (Vice caché Fonds perdus), pendant des mois, je me suis levé à cinq heures du matin. Adieu Gloria, le polar féministe de Megan Abbott, m’a amené à relire des classiques de la Série Noire : Hammett, Chandler, Chase. Donc pas véritablement de routine, non. Une méthode à réinventer à chaque livre.

Membre du collectif Inculte, vous êtes lié à Claro, traducteur superlatif et lui aussi écrivain. Seriez-vous de vrais-faux jumeaux des lettres ?

Claro, je l’admire, il est une source d’inspiration, un puits de culture, j’adore ses articles sur son blog Le Clavier Cannibale et c’est un ami avec qui il est agréable de boire des bières. Avant de devenir une maison d’édition élégante, Inculte est une revue littéraire et un collectif informel, assez fluide, initié par l’éditeur Jérôme Schmidt. S’y croisent et échangent Maylis de Kerangal, Alexandre Civico, Mathieu Larnaudie, Arno Bertina, Mathias Enard, Hélène Gaudy, etc. La formule « une bande de joyeux drilles » ne serait pas usurpée pour qualifier « les Incultes ».

Passer à l’écriture, c’est prendre le « risque » d’être à son tour traduit. Cela vous angoisse-t-il ?

Mon roman précédent, La Dissipation a commencé à être traduit en anglais par Daniel Levin Becker, il en fait circuler des échantillons auprès d’éditeurs américains. On verra si ça finit par sortir ou pas en anglais. Quant à Par instants, le sol penche bizarrement, alors là, je suis tranquille : aucun risque qu’il soit traduit. Comme j’y ausculte des exemples précis de traduction de l’anglais en français, aucune chance que l’opération en sens inverse fonctionne !

Par instants, le sol penche bizarrement, est-ce une mise à nu ou bien un anti-manuel de traduction ?

Par instants, le sol penche bizarrement a pour objectif de montrer ce qui se passe quand je traduis et de donner envie de lire des livres ! Si je parviens à attirer l’attention sur Lee Durkee, Rob Roberge, John Helton, Zachary Schomburg, Rabih Alameddine, Adam Thirwell, ma mission sera alors accomplie !

Selon Mathieu Larnaudie, « vos inénarrables chemises colorées » seraient sujettes à plaisanterie…

Ah ah ah ! De Mathieu, j’ai beaucoup aimé Les Jeunes Gens, une radioscopie de la génération de la promotion Senghor de l’ENA ; celle d’Emmanuel Macron. Mathieu lui-même n’a pas toujours arboré l’uniforme chemise blanche et souliers cirés. Fut un temps où il fréquentait le Jimmy, à Bordeaux, et s’immergeait dans la scène du rock américain noise/hard core/ alternatif… Certaines de mes chemises disent ma fascination pour le San Francisco de 1966, je crois que c’est ce qu’il qualifie affectueusement de «coloré» !

Livres en citadelle, du samedi 11 au dimanche 12 décembre, Blaye (33). preface-blaye.fr