Vous espériez, enfin, retourner dans l’intimité d’une salle et oublier un instant cette année nulle à souhait. Las, pas de miracle le 15 décembre, comme les musées, les théâtres et autres lieux culturels, les cinémas auront toujours rideaux baissés. À Bordeaux, Utopia Saint-Siméon, qui en a gros sur la patate, compte bien marquer la triste décision de Roselyne Bachelot d’une pierre noire.

Et dire que l’on s’apprêtait à passer les fêtes de fin d’année, au chaud, dans l’intimité du ciné retrouvé… Peine perdue, la rue de Valois reste irrémédiablement sourde aux suppliques d’une filière de plus en plus fragilisée entre fermetures et réouvertures, reports incessants et public dépité.

IDA LUPINO, “Hard, Fast and Beautiful” 1951, ©Everett Collection

Volontaire et pas fataliste pour deux sous, l’équipe bordelaise d’Utopia avait, elle, préparé son programme de Noël, prolongeant les carrières escamotées de Drunk de Thomas Vinterberg, de Josep d’Aurel ou de Michel-Ange d’Andreï Kontchalovski. L’occasion, aussi, d’une séance de rattrapage du documentaire de David Dufresne Un pays qui se tient sage.

Les cinéphiles, eux, avaient coché les horaires de la rétrospective Ida Lupino (Faire face, Avant de t’aimer, Outrage, Le Voyage de la peur, Bigamie), accompagnée du très rare Le Vaisseau fantôme de Michael Curtiz. Quant aux fan-clubs de John Carpenter et de Michael Mann, ils se réjouissaient à l’idée de (re)voir sur grand écran deux chefs-d’œuvre élevés au rang de films culte : Assault et Manhunter.

Or, il n’en est ni ne sera rien ! Oui, rien du tout. Place à la dernière séance perpétuelle. Inutile de rêver, il n’y aura pas de miracle, juste les yeux pour pleurer. Toutefois, plutôt que de se les crever tel un Œdipe privé d’esquimaux, Utopia contre-attaque avec un dispositif aussi grinçant qu’amer. Dans le détail : hall d’entrée allumé, caisse ouverte (mais sans vente de tickets d’entrée), projections en salle vide à huis clos. Absurde ? Vraiment ?

Assault on Precinct 13

Quand à la catastrophe économique en cours se superposent la fin d’une vie associative faite de rencontres, de débats, de cycles, de festivals et la disparition pure et simple d’un lieu de vie, il est fort légitime de se poser des questions, non ?

Et pendant ce temps, Netflix, Disney+ et leurs homologues se frottent les mains…

Le mot de la fin ? C’est le Comedian qui en parle le mieux.

www.cinemas-utopia.org/bordeaux

Nous reproduisons en intégralité ci-dessous le communiqué d’Utopia Saint-Siméon, reçu le 14 décembre à la rédaction.

LE MONDE DU SILENCE

Mardi 15, mercredi 16, samedi 19 et dimanche 20 décembre, le cinéma Utopia de Bordeaux assurera symboliquement les séances initialement prévues dans son programme de réouverture. Les projecteurs seront allumés, les salles seront dans le noir et les images défileront sur nos écrans, sans spectateurs pour les voir. Par ce geste, nous voulons revendiquer notre soutien au monde de la culture mis à l’arrêt forcé par le gouvernement et dénoncer les choix de société qu’il nous impose.

Au-delà de nos inquiétudes économiques, au-delà de notre incompréhension, un phénomène nous inquiète : le silence de nos salles. Un silence qui paralyse la circulation de la pensée, de la parole et de la liberté d’expression des artistes, mais aussi de tous les acteurs locaux qui participent de près ou de loin à la vie de notre cinéma. À l’heure où la plupart des commerces dispensables ou indispensables ont rouvert, il est plus que jamais temps de redonner vie – dans le respect de conditions sanitaires consciencieuses et équitables – à tous les lieux qui donnent la possibilité d’envisager le monde autrement qu’à travers des discours inféodés à l’argent, aux chiffres et aux experts.

Mardi 15 décembre de 14h à 19h, mercredi 16 décembre, samedi 19 et dimanche 20 décembre, de 11h à 19h, tandis qu’à travers les murs résonneront les films que personne ne peut voir, nous serons là pour accueillir les spectateurs privés de cinéma : pour discuter, échanger et briser ainsi un peu le silence.